Histoire économique de l'Afrique tropicale : des origines à nos jours

Recension rédigée par Pierre Jacquemot


            Ecrire une histoire de l’Afrique ne relève-t-il pas du défi à hauts risques ? La question se pose en lisant l’ouvrage de Jacques Brasseul (déjà auteur d’une Histoire des faits économiques et sociaux et d’un manuel d’économie du développement), paru dans une collection de référence chez Armand Colin. Déjà l’adjectif « tropicale » pour désigner l’Afrique subsaharienne pose problème autant pour un géographe que pour un économiste. Il exclut évidemment le Maghreb mais aussi Madagascar et pose question pour la partie australe, singulièrement pour l’Afrique du Sud. Une autre question se pose, peut-être plus fondamentale: peut-on aujourd’hui écrire sur l’Afrique sans faire parler les auteurs africains ? On notera pour s’en étonner  le peu de références dans ce livre en forme de manuel pour étudiants aux historiens originaires du continent. Cheikh Anta Diop n’a droit qu’à une très modeste mention dans le prologue pour être écarté dans les 350 pages qui suivent. On cherche en vain les autres références pourtant incontournables, comme par exemple celles de Joseph Ki-Zerbo, de Théophile Obenga, d’Albert Adu Broahen Kwadwo et d’Elikia M’Bokolo ou encore celles de certains autres auteurs parmi les 230 historiens qui ont collaboré avec le kenyan Bethwell Allan Ogot pendant 35 ans au formidable projet des 8 volumes de l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco.

            Ce livre de vulgarisation résulte d’un travail de compilation et de synthèse et non d’un travail original sur des archives et des documents de première main. Pris comme tel, il est d’une certaine utilité. On rencontre à sa lecture quelques passages qui méritent l’attention. Comme la présentation des grands empires (Nubie, Aksoum, Ghana, Songhaï,
Kanem-Bornou…). Comme l’exposé de la relation ancienne de l’Afrique à la Chine, dès le
XVe siècle. Ou le bon chapitre d’une trentaine de pages consacrée au Portugal. Certaines remises en cause d’idées établies sont toujours pertinentes. On pense par exemple à la dénonciation par l’auteur de l’opposition qui est souvent faite entre cultures vivrières et cultures de rente (p. 314). Elles cohabitent, voire se combinent souvent ; comme au Mali où le maïs se cultive à côté du coton. Mais au-delà de ces rappels adéquats, d’autres passages laissent le lecteur insatisfait, voire interloqué. Il faut ainsi être particulièrement audacieux pour nier, comme le fait l’auteur, la gravité des conséquences économiques qu’entraînèrent les traites esclavagistes pour l’Afrique : «  Il est douteux que le prélèvement humain ait retardé l’accumulation du capital en Afrique » (p. 231). La formule est malheureuse. Dans l’écriture de la traite, on le sait, il y a toujours une sous-estimation d’une part des facteurs internes qui ont favorisé son déclenchement puis son fonctionnement et de l’autre de ses conséquences  – qui furent éventuellement bénéfiques pour quelques chefferies - sur les économies d’enclaves locales, mais la concision abusive de l’exposé de l’auteur laisse insatiable la curiosité du lecteur. On s’interroge encore : combien de temps faudra-t-il attendre pour que l’histoire de la traite et de la colonisation racontée par les Africains eux-mêmes soit enfin reconnue et enseignée comme l’est l’histoire des croisades racontée par les Arabes depuis qu’Amin Maalouf, inspiré par des textes anciens des chroniqueurs arabes de l’époque a entrepris cet œuvre salutaire ?

            D’autres passages font problème. L’auteur reprend largement à son compte la célèbre conception économique des processus de la décolonisation d’A. G. Hopkins, laquelle distingue deux temps forts : la crise de la fin du XIXe siècle qui déclencha la conquête et le « scramble » colonial, puis la crise de 1929 qui déboucha sur la montée des nationalismes. Un tel raccourci n’apprend rien, sinon qu’il permet à l’auteur, avec toujours autant d’audace, de conclure en proposant  le concept d’ « impérialisme humanitaire » pour caractériser tout à trac le singulier mélange dans les motivations des puissances européennes : « abolir la traite et l’esclavage, pacifier le continent, faciliter la pénétration des missionnaires, éduquer et civiliser, et en même temps annexer, conquérir, asservir, réserver des sources de produits tropicaux et de matières premières, étendre son empire culturel et linguistique, se réserver des marché pour les produits manufacturés européens » (p. 295).

            La partie consacrée à la période contemporaine (les 55 dernières années) est pour le moins frustrante (moins de 10 pages). Elle s’ouvre avec la décolonisation qui, on l’apprend avec étonnement, se serait faite « dans l’ensemble pacifiquement » (p. 335). Une autre formulation malheureuse. Un historien kenyan ou camerounais aurait assurément un autre récit, évoquant ici la révolte de Mau Mau en pays kikuyu, là l’insurrection en pays bassa. Ne pas penser aux guerres de la décolonisation portugaise relève tout autant de l’oubli fâcheux ou de l’erreur.

            L’exercice de la vulgarisation est assurément difficile. Mais s’il faut démontrer qu’il est possible de faire court tout en étant percutant et instructif, il suffit de se référer à Catherine Coquery-Vidrovitch avec sa merveilleuse Petite Histoire de l’Afrique (La Découverte, 2011). Chez Jacques Brasseul, le raccourci qu’il s’impose ne permet ni d’apprécier les « dynamiques du dedans » (chères à Georges Balandier, d’ailleurs aussi ignoré par l’auteur), ni d’évaluer le poids de l’héritage de l’histoire longue dans l’histoire récente, pas davantage qu’il ne permet de construire une prospective (pesanteurs, potentialités de transformation structurelle). On retire de ce livre le sentiment du « trop peu ou pas assez ».