Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid en Éthiopie : la disparition d'un poète, l'annonce d'un romancier

Recension rédigée par Hubert Loiseleur des Longchamps


L’intérêt de cet ouvrage est d’avoir entrepris une comparaison des courriers envoyés de la même origine, à quelques décennies d’écart, par deux géants de la littérature française. Philippe Oberlé, récompensé par l’Académie des sciences d’outre-mer en 2012 pour L’Afrique en zigzag (prix Albert Bernard), signe ici un tableau passionnant, fruit d’un travail de plusieurs années. La lecture synoptique des lettres adressées d’Abyssinie à leurs familles restées en France par Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid, révèle des visages inattendus et bien éloignés de l’imagerie superficielle de ces personnages hors du commun.

Rien ne prédisposait l’un et l’autre de ces épistoliers à s’expatrier loin de leurs bases familiales. Arthur avait achevé sa carrière littéraire six années avant de partir vers une destination qu’il n’avait pas encore envisagée lors de son embarquement. Henri - qui n’était pas encore Henry - n’imaginait pas en quittant compagne et enfant qu’il serait des années plus tard un romancier à la célébrité rapide et durable.

L’ancien poète et le futur écrivain ont échoué sur les rives de la mer Rouge pour fuir un passé et un mode de vie qu’ils détestaient, à la recherche d’un absolu qu’ils n’avaient pas identifié. Cette quête d’une vie différente plus authentique les a conduits à de belles découvertes accompagnées de doutes et de découragements, tout en révélant chez eux des capacités d’adaptation exceptionnelles.

De nombreuses différences les distinguaient dans leurs entreprises. Arthur exposait une allure improbable et en apparence fragile dans un monde d’une dureté humaine et climatique à laquelle il n’était pas préparé, alors qu’Henry avait un vrai tempérament d’aventurier et de trafiquant, aussi à l’aise sur terre qu’en mer, franchissant sans scrupule les limites du droit, mais capable d’élans d’affection surprenants. Arthur aura passé onze années en Abyssinie, retournant en Europe dans les conditions dramatiques que l’on sait, tandis qu’Henry y aura séjourné au total près de vingt-cinq ans. Henry se fera toujours accompagner d’un piano, tandis qu’Arthur ne fera guère mention de son glorieux passé de poète. Sans doute davantage par opportunisme que par réelle conviction, Henry se convertit à l’islam, Arthur, bien que non pratiquant, restant en contact avec le christianisme jusqu’à sa fin à Marseille à 37 ans, tandis qu’Henry mourra à 95 ans.

Inaugurées par leurs évasions respectives, à trente-et-une années d’écart, leurs vies dans la région présentent cependant de nombreuses similitudes. Considérés comme ayant une grande taille pour l’époque, ils sont restés maigres et secs tout au long de leurs séjours, se nourrissant frugalement, végétariens avant l’heure, par choix ou par nécessité. Jugés très intelligents l’un et l’autre par leurs contemporains, ils ont fait preuve d’une remarquable capacité d’acclimatation à des conditions géographiques particulièrement dures. On sait la chaleur suffocante de la côte djiboutienne et des rives de la mer rouge. L’air est plus doux et léger vers le centre de l’Éthiopie, mais il y a quinze jours de marche en plein désert avant d’atteindre Harrar à 1800 mètres d’altitude. Le danger est partout : les tribus locales, jalouses et féroces, s’attaquent aux caravanes, les animaux sauvages, éléphants, léopards et hyènes, pullulent, la malaria et la maladie du sommeil font des hécatombes parmi les populations et le bétail. Curieusement, les deux nomades résistent assez bien à toutes ces plaies qui compliquent singulièrement leurs activités. Leurs compagnes du moment, conjointes officielles parfois pour Henry, les ont aidés à surmonter toutes ces difficultés.

L’un et l’autre s’activent - souvent laborieusement - dans le négoce. Produits alimentaires, équipements divers, mais aussi armes et drogues. Arthur se révèle un comptable d’excellent niveau, et fait des affaires, difficilement, qui lui permettent de mettre de côté des économies. Henry multiplie les trafics, qui le conduisent parfois en prison, mais retombe souvent sur ses pieds. Ils apprennent avec une étonnante facilité les langues locales, arabe ou amharique, ce qui est un atout pour la réussite de leurs négoces mais aussi pour leur insertion dans les communautés qui les accueillent. Dans le même temps, ils gardent leurs distances avec les représentants de la société européenne qu’ils critiquent parfois très sévèrement.

Ils remâchent des rêves inassouvis de réussite ou de bonheur ailleurs : devenir ingénieur, fonder une famille, quitter la région pour des lieux considérés comme plus hospitaliers. Leurs lettres disent cruellement leurs frustrations, qu’ils essayent de compenser par des demandes de matériel (photographie), d’outils ou d’ouvrages techniques adressées l’un à sa mère pour Arthur, l’autre à son père pour Henry.

Ils fuient les mondanités, mais leurs activités les amènent à rencontrer les dirigeants de la région : le roi Ménélik, le Ras Makonnen à l’époque de Ménélik, et son fils qui deviendra le Négus Hailé-Sélassié 1er. Henry de Monfreid recevra des visiteurs célèbres : Theillard de Chardin (séjour de deux mois en 1928-1929), et, bien sûr Joseph Kessel en 1930. Ce sera le début d’une longue et fructueuse amitié. Monseigneur Jarosseau, missionnaire puis vicaire apostolique des Gallas en résidence à Harrar, aura été l’une des rares personnalités à rencontrer Arthur Rimbaud puis Henry de Monfreid. Mgr Jarosseau, dont le livre de Philippe Oberlé contient plusieurs portraits, a été membre libre de l’Académie des sciences d’outre-mer (1936-1941), et l’un des cinq prélats que notre compagnie a accueillis.

L’ouvrage de Philippe Oberlé comporte cinq annexes et trente-cinq planches hors-textes, s’ajoutant aux illustrations du texte lui-même. La conclusion du livre dresse un double et vif portrait en relief de l’ancien poète et du futur écrivain, dans leur recherche de cette terre promise qu’ils avaient imaginée en Abyssinie.