De l'autre côté des croisades : l'islam entre croisés et Mongols, XIe-XIIIe siècle

Recension rédigée par Yves Marek


Voilà un livre magistral et éblouissant dont la lecture s’impose, en particulier dans nos périodes troublées et inquiétantes où la lecture de l’histoire du monde musulman est trop souvent l’objet de simplifications et de clichés regrettables, mais surtout dans nos temps où l’on a presque oublié que l’histoire était une science morale qui devait convoquer les lois éternelles de l’aventure humaine.

Si le livre répond à ce genre sublime, c’est d’abord parce qu’il est écrit dans une langue superbe et que la qualité littéraire sert au mieux l’intelligence, la profondeur et parfois la discrète malice du propos.

Comme l’annoncent le titre et l’introduction, le livre se fixe comme objet de décrire la vision du côté des musulmans de la longue période des huit croisades. Pour cela, l’auteur s’appuie d’abord, en lui réservant une place de choix, sur le très grand penseur tunisien Ibn Khaldoun (Tunis 1332-Le Caire 1406), auteur de « l’Introduction » et du « Livre des exemples » en analysant sa lecture des événements à travers la grille d’analyse qu’il a construite. Puis, c’est le point de vue d’Ibn Al-Athir (Cizré 1160-Mossoul 1233) auteur de « la totalité dans l’Histoire », celui de l’égyptien Maqrizi (1364-1442) et enfin un court essai qui compare les réflexions sur la chute des empires et des royaumes de Machiavel avec celles d’Ibn Khaldoun et d’Ibn Al-Athir.

Autant dire qu’il s’agit moins d’un livre d’histoire linéaire que d’un traité pour penser l’histoire, pour dégager les lois universelles de la naissance, du maintien et de la disparition des Empires. D’ailleurs, le titre-peut-être choisi pour toucher plus facilement le lecteur français à qui le mot de croisades renvoie à un univers connu-est légèrement trompeur car, à lire l’ouvrage, les huit expéditions des Francs, comme leurs éphémères possessions en Orient, ne semblent, rapportées aux temps longs et aux mouvements de fond, que piqûres de moustiques sur ce vaste ensemble qui va du Maroc à la Chine en passant par l’Égypte et la Transoxiane. Les invasions mongoles qui rasent Bagdad en 1258 sont d’une toute autre ampleur et de plus grandes conséquences. En omettant même le cataclysme mongol, le livre donne à voir la naissance, les rivalités et la chute de tant de puissances et de dynasties, Almoravides, Fatimides, Zirides, Seldjoukides, Mamelouks, Zenguides, Ayyoubides, Abbassides, Khwarizmides que les Francs se trouvent ramenés dans cette fresque puissante presque au rang de l’anecdote.

C’est donc à une vaste méditation sur le pouvoir et la chute des Empires que nous convie Gabriel Martinez-Gros en s’appuyant surtout sur Ibn Khaldoun à qui il porte une dilection particulière et justifiée. On connaît la thèse centrale de ce grand penseur qui oppose les sédentaires et les nomades (bédouins, berbères, arabes), qui décrit pour le dire brièvement la propension des premiers à s’amollir, des seconds à détruire et à conquérir, qui décrit des cycles et des « vies » dans la destinée des régimes.

On ne peut énumérer tous les éclairages fulgurants auxquels ce livre nous invite et les idées qu’il charrie : l’idée qu’il n’y a pas entre les sédentaires assiégés et les guerriers une opposition entre civilisés et barbares mais au contraire un hommage dans la conquête de la barbarie à la civilisation. L’idée que les civilisations perdurent quand elles sont vaincues et que le sang neuf des barbares des marges arrive à la tête de leur État. Il est frappant de voir en ces temps de replis identitaires que bien souvent les dirigeants des empires n’appartiennent pas à l’ethnie qu’on imagine et proviennent des marges comme les derniers empereurs romains. On peut voir aussi les peuples vaincus du centre devenir des sujets envoyés à la marge des empires par les nouveaux conquérants et, devenus des pionniers de la marge, devenir à nouveaux des conquérants. A plusieurs reprises, on lit un éloge de la faiblesse. L’idée que les successions obéissent à des règles différentes chez les sédentaires, assez sûrs d’eux pour transmettre aux jeunes fils et chez les nomades qui préfèrent confier au frère le soin de poursuivre le combat.

On perçoit aussi que, malgré les grandes poussées des Turcs seldjoukides ou des mongols, il y a comme une pesanteur géographique qui porte tendanciellement à ce que certains ensembles conservent leur autonomie : l’Égypte reste peu ou prou toujours l’Égypte et un centre, l’Euphrate reste une frontière naturelle, L’Ifriqiya, même dans un ensemble fatimide, reste un pôle distinct, le Maroc et l’Andalous ont leur dynamique propre.

On découvre des aperçus saisissants sur le lien entre la prospérité, la démographie, et les conquêtes car une des variables clés de la guerre est le prix des mercenaires. On en déduit aussi que les questions d’identité semblaient moins fortes et que combattre pour le nouveau maître étranger et barbare ne devait pas poser les questions existentielles que nous imaginerions aujourd’hui. 

On est amené à méditer sur les invasions barbares qui se transmutent dans de nouvelles civilisations et celles que l’histoire juge généralement néfastes : invasion hilalienne qui a traumatisé Ibn Khaldoun, Turcs seldjoukides…

L’un des enseignements profonds de cette valse des empires, de leurs frontières de la Chine au Maroc sur trois siècles, enseignement important en ces temps où des esprits sans conscience veulent voir des « clashs » de civilisation et des nouvelles croisades, est que cette histoire est entièrement et quasi exclusivement une histoire séculière. Dans ces jeux d’Empire, les religions et leurs courants ne jouent qu’un rôle marginal. Fatimides chiites et sunnites s’allient sans difficulté comme les princes musulmans font des alliances avec les croisés. Les historiens arabes affichent même une perplexité médusée devant des rois francs qui partent à la conquête de la Terre sainte sans aucun motif commercial ou matériel évident qu’un souverain civilisé devrait mettre au premier rang de ses priorités et s’étonnent de cet obscurantisme religieux qui leur est étranger au point d’apprécier le bon sens de Frédéric II qui avouait au négociateur ayyoubide de Kamil que le pouvoir en Occident lui importait bien plus que Jérusalem.

Le brillant essai final qui compare les lois de survie et de chute des principautés italiennes dégagées par Machiavel avec les grilles d’analyses d’Ibn Khaldoun et d’Ibn Al-Athir sur la danse des Empires dans le monde musulman achève de prouver qu’il s’agit d’une histoire séculière et temporelle et de nous convaincre de la proximité de mondes que certains ont oubliée.

Par son ambition et sa méthode qui interroge Ibn Khaldoun et Ibn Al-Athir, le livre de Gabriel Martinez-Gros s’engage avec honneur sur la voie tracée par Machiavel dans ses discours sur la Première décade de Tite-Live et ouvre des perspectives d’une rare profondeur.