Réformer l'empire espagnol au XVIIIe siècle : le système de gouvernement de José de Gálvez

Recension rédigée par Elisabeth Dufourcq


Écrit par Philippe Castéjon, maître de conférences en Civilisation et Histoire de l’Amérique Espagnole à l’époque moderne à l’université de Lille, ce livre touffu est une épopée d’érudition sur les étapes et les linéaments d’une réforme institutionnelle qui, au fil de ses soubresauts, prend elle-même des allures d’épopée.

Menée de 1765, soit peu après la fin de la Guerre de sept ans, jusqu’à 1787, date de la mort de l’homme de pouvoir que fut José de Galvez, cette recherche aborde une page d’histoire sous un angle d’une grande originalité. En se focalisant sur le déroulement des carrières et la mise en place corrélative de réseaux de confiance, l’auteur révèle au sens quasi-photographique du terme, les forces et les faiblesses d’une réforme fondée sur des données quasi anthropologiques ; il évite tout à la fois l’hagiographie et le risque d’interprétations calquées sur des philosophies du pouvoir trop proches de celles d’auteurs français, tels Montesquieu ou Rousseau.

La modernité de ce travail tient à son approche pragmatique et systémique. Comment, à l’occasion de sa Visite générale de la Nouvelle Espagne, (1765-1771) Galvez qui n’est pas un Grand d’Espagne mais en acquiert l’autorité, parvient-il non seulement à identifier les principaux enjeux, mais aussi à tisser les réseaux indispensables à la réussite d’un projet de pouvoir réactif qu’il place au service de la Couronne ? Ceci, à une époque où l’Empire espagnol des Indes s’étend depuis Manille jusqu’au Cap Horn en passant par la Californie et la Floride actuelles ; époque particulièrement troublée de surcroît 1) par la suppression de la Compagnie de Jésus (1767) dans les collèges de laquelle ont été élevés la plupart des notables de l’Empire espagnol 2) par le soutien ambigü de la couronne d’Espagne à la lutte pour l’indépendance des colons d’Amérique du Nord.

Issu d’une famille noble mais peu fortunée de la région de Malaga, José de Galvez n’a pas accompli ses études dans un établissement universitaire prestigieux ; avant d’entrer tardivement dans un corps du gouvernement de la monarchie, comme procureur de la Regalia de Aposento, il a, pendant quinze ans, appris son métier dans des cabinets d’avocats. Dès lors, son ascension est fulgurante. En dix ans, il franchit toutes les étapes de son parcours, jusqu’au Secrétariat d’État des Indes. L’auteur reste peu disert sur la mise en place de réformes économiques déjà étudiées par d’autres et qu’il présente comme l’un des leviers de sa carrière, mais il excelle à démontrer comment le génie de José de Galvez réside incontestablement dans le choix d’hommes de confiance et la construction de réseaux.

Lorsqu’il débarque en juillet 1763 à Vera Cruz, quatre ans après le début du long règne de Charles III de Bourbon (1759-1788), comme Visiteur Général de la Nouvelle Espagne, l’Empire espagnol dans son ensemble porte encore les stigmates de la vénalité des offices qui jusqu’en 1751, a profité aux élites créoles locales, parfois peu regardantes sur l’existence de conflits d’intérêts, de concessions abusives, voire sur des incompétences notoires. Il est alors encore admis de qu’une fois leur nomination acquise, bon nombre de titulaires de ces charges adoptent officiellement une attitude d’obéissance aux ordres de la Métropole, mais les laissent s’enliser en alléguant des spécificités de terrain. Dans ces conditions, le relai de pouvoir par le Conseil des Indes est devenu inopérant, la plupart des conseillers n’ayant jamais mis les pieds dans l’Empire et ne rêvant que d’être promus le plus rapidement possible au Conseil de Castille.

En tant que Visiteur mandaté par la Couronne, Galvez va disposer en Nouvelle Espagne de pouvoirs qui risquent de le placer en conflit d’autorité avec le Vice-Roi et dont l’effectivité dépendra grandement de sa propre personnalité. Portée par les circonstances, sa chance est alors de s’entendre avec les marchands qui deviendront les bailleurs de fonds de sa mission et qui recevront plus tard ce dont les marchands sont souvent privés, à savoir les honneurs et nominations prestigieuses. Grâce à leur aide initiale, débute alors ce profond remaniement administratif de l’Empire Espagnol et ce maillage d’un immense réseau dont, malgré les oppositions, Galvez devient progressivement le puissant maître d’œuvre.

Par le défrichement d’une vaste bibliographie et le dépouillement d’archives dispersées à Madrid, Séville, Simancas, Pasadena et la Courneuve, Philippe Castejon décrypte l’originalité de ce système jusqu’à présent masquée par un recours à des interprétations antérieures peut-être trop facilement influencées par la pensée des Lumières à la française. Ici, nous sommes dans le monde espagnol et la réussite d’une réforme tient à la solidité d’un réseau de confiance, de recommandations et à la conjonction de plusieurs exigences d’ordre honorifique et moral : exigence d’intégrité sanctionnée par la mise à l’écart de tout agent convaincu de trafic d’influence ou de favoritisme à l’égard des siens ; mais en même temps, maintien des apparences d’ensemble par des déplacements présentés comme des promotions non souhaitées ; octroi de pensions élevées, distribution de charges, d’honneurs, de grâces, de toges et de récompenses codifiées et justifiées par la valeur donnée à l’homme de confiance.

Bref, mise en place d’un réseau d’hommes vertueux et compétents qui résistera aux crises les plus inattendues du temps de son fondateur, mais qui, après sa disparition, se désagrègera très vite sous le poids d’intérêts plus anciens. Au total, une leçon de science politique et administrative, trop rarement abordée et disséquée sous cet angle organique.