Les bateaux de l'espoir : Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise

Recension rédigée par Dominique Barjot


Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toronto, Éric Jennings est un spécialiste reconnu de l’histoire coloniale française. Auteur notamment de Vichy sous les tropiques (Grasset, 2004) et de la France libre fut africaine (Perrin, 2014, prix des Ambassadeurs et prix Maryse Condé), il nous a livré récemment un ouvrage tout à fait original, en fait la traduction française du livre Escape from Vichy. The Refugee Exodus 10 French Caribbean, Harvard University Press, 2018. Ce livre a mobilisé une quantité et une variété assez exceptionnelle d’archives françaises (AD des Bouches du Rhône, de Guadeloupe et de Martinique, Archives nationales de France, Archives diplomatiques de Nantes, ANOM, Service historique de la Défense, Centre de Documentation juive contemporaine, Fondation Charles de Gaulle) et étrangères (Bibliothèque de Yale University, Comité International de la Croix Rouge, Archives Hoover de Stanford, National Archief des Pays Bas, National Archives of the United Kingdom, Université de Glasgow, US Holocauste Memorial Archives et US National Archives de Washington), à quoi s’ajoutent la consultation de nombreux fonds privés et celle de sources imprimées non moins nombreuses (écrits d’André Breton, Frantz Fanon, correspondance André Gide-Jacques Schiffrin, écrits de Bertrand Goldschmidt, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et Victor Serge, revue Tropiques de 1941 à 1945).

En résulte un essai brillant reconstituant une histoire méconnue, mais à la fois exemplaire et riche de portée pour l’avenir. En effet, entre la débâcle de mai-juin 1940 et la fin de l’année 1940, environ 5000 hommes, femmes et enfants, gagnèrent la Martinique depuis Marseille à bord de cargos, échappant ainsi à l’Europe en guerre : parmi eux, une forte proportion de juifs, de républicains espagnols et de socialistes antinazis ainsi que des personnalités aussi diverses qu’André Breton, Claude Lévi-Strauss, Victor Serge ou Anna Seghers. Ainsi que le montre bien l’auteur, tout en resserrant son état sur les camps de la zone sud, Vichy tenta aussi, pour des motifs ambigüs, de faciliter l’émigration de ces réfugiés de toutes origines (outre juifs et républicains espagnols, nombre de dissidents antinazis autrichiens et allemands et d’antifascistes italiens).

En effet, l’existence de la filière martiniquaise mettait en évidence les contradictions les ruptures et les continuités inhérentes à la politique de Vichy face à ces réfugiés, parmi lesquels une proportion importante d’artistes, de réfugiés politiques et d’intellectuels. Certes, les historiens ont bien mis en évidence le rôle de la Croix Rouge, des Quakers ou de l’Emergency Rescue Committee de Varian Fry, humanitaire américain, certes Hollywood s’est emparée du sujet (Casablanca, 1942), mais peu savent que cet exode transatlantique fut à l’origine d’une rencontre intellectuelle ayant pour foyer la Martinique, notamment entre André Breton et la revue Tropiques d’Aimé Césaire. Il s’agissait pourtant d’un tournant déterminant dans l’histoire de la décolonisation, à travers le double critique du fascisme et de l’impérialisme.

Dans la droite ligne de l’historiographie contemporaine, D. Jenkins associe deux approches : celle de l’action de l’État (Vichy) vis-à-vis de l’immigration, mais aussi l’expérience des migrants eux-mêmes, en considérant la façon dont les États et les sociétés d’origine tracassèrent ou bloquèrent les mouvements d’émigration. Dans cette perspective, le plan du livre s’enchaîne de façon cohérente. Le chapitre 1 (« Indésirables ») rappelle que, même si quelques milliers d’individus réussirent à atteindre la Martinique, l’écrasante majorité des réfugiés en situation précaire en France-Métropolitaine demeurèrent piégés, tandis que de nombreux étrangers en péril furent protégés par de « valeureux » français. Par ailleurs, la plupart de ces réfugiés avaient placé la Martinique sur une liste de destinations potentielles. Or celle-ci apparaissait à nombre d’entre eux comme « La meilleure porte de sortie » (chapitre 2), à l’exemple de C. Lévi-Strauss sur le capitaine Paul Lemerle, en février 1941, en même temps qu’André Breton, Victor Serge, le peintre cubain Wilfredo Lam, la romancière Anna Seghers ou le cinéaste Jacques Rémy. De fait, même si les Antilles françaises n’étaient pas la seule voie de secours en 1941, ce choix devint le meilleur (« Destination Martinique », chapitre 3), notamment pour les réfugiés juifs allemands.

Le chapitre 4 décrit de façon imagée « La traversée ». Rétif à toute classification unique, le groupe concerné correspondait à une constellation brillante, parmi lesquels dominent les juifs et en réfugiés espagnols, mais où l’on identifie aussi de nombreux universitaires. Ils eurent une chance : de par le ravitaillement qu’elle garantissait, la ligne Marseille-Casablanca constituait un outil de survie pour le régime de Vichy aux Antilles. En majorité, les réfugiés étaient séduits par la Martinique, même si les tensions y étaient vives, car le gouverneur avait le droit d’expulser tout individu étranger et l’île avait été très éprouvée par la crise économique et sociale des années 1930 (chapitre 5, « La Martinique à l’heure de Vichy »). La période 1940-1941 vit en effet des transformations majeures affecter l’île (chapitre 6 « Charmeurs de serpents dans un nid de vipères »). Environ 5000 Martiniquais et Guadeloupéens embarquèrent pour les Antilles britanniques voisines afin de rejoindre la cause du général de Gaulle, tandis qu’un nombre comparable de réfugiés débarquaient en rade de Fort-de-France, en échappant ainsi aux griffes d’Hitler, de Mussolini et de Franco. Ce fut l’occasion de rencontres fructueuses, telles que celle entre André Breton et les responsables de la revue Tropiques (chapitre 7 « Au carrefour du surréalisme et de la négritude »). En effet, aléas, langues, décalages et isolement ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains réfugiés et pas d’autres réussirent à établir des contacts avec les Martiniquais comme le firent Breton, André Masson ou W. Lam. Non dénuée d’ambiguïtés vis-à-vis de Vichy, l’épisode de Tropiques entama un dialogue dans lequel Lam, les Césaire, Masson s’influencèrent les uns les autres, dialogue qui se poursuivit ensuite à New York et Haïti.

Mais, très vite, dès le 26 mai 1941, le couloir martiniquais se referma (chapitre 8, « La fermeture des portes »), sans qu’il soit possible d’identifier une cause unique. Certes les craintes britanniques et, surtout, américaines concernant une cinquième colonne potentielle travaillant pour les nazis engendrèrent une véritable paranoïa : ainsi, aux États-Unis, le vice-secrétaire d’État Breckinridge Long était obsédé par l’idée que, derrière chaque tentative de secourir les juifs européens, il y avait une action nazie. Il est clair, par ailleurs, que les tensions internationales eurent raison de la filière martiniquaise : méfiances grandissantes de Vichy à l’égard des départs pour les Antilles, rôle capital des autorités et des forces navales néerlandaises libres, peur des Anglais que les navires neutres ne tombent dans des mains ennemies, application de plus en plus stricte par Vichy des dispositions des accords de Wiesbaden, durcissement américain vis-à-vis des réfugiés et des autorités locales de Vichy vis-à-vis des Américains.

En définitive (Épilogue du livre), la majorité des migrants qui empruntèrent la filière martiniquaise en 1940-41 devinrent des experts de l’exil. Les migrants appartenaient en effet à une élite hétérogène, mais profondément connectée et marquée par l’expérience. Ainsi, « la contingence et l’ambiguïté d’une voie d’exil au carrefour de l’humanitaire et de l’expulsion, mais aussi un contexte martiniquais propice … jouèrent des rôles capitaux dans le traçage de ces confluences fécondes » (p. 252).