Pékin, place Tian an men : 15 avril-24 juin 1989 : le soleil noir : récit

Recension rédigée par Yves Boulvert


Après dix ans à Bruxelles (interprète et pigiste), Eric Meyer, arrivé à Pékin en septembre 1987, y est resté jusqu’en 2019. Journaliste et éditeur de la lettre hebdomadaire : « Le vent de la Chine », il a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à ce pays.

Au décès de Mao Zedong, la Chine était ruinée par dix ans de révolution culturelle. Le génie de Deng Xiaoping fut alors de combiner l’autoritarisme à un programme étatique de développement, tout en encourageant une industrie privée. Il s’entoura de deux réformateurs Zhao Ziyang (Secrétaire du Parti) et Hu Yaobang.

Le décès de ce dernier d’une attaque cardiaque le 15 avril 1969 fut le signal d’une première manifestation étudiante réclamant « une presse libre et plus de démocratie ». Le 23 avril, un rassemblement d’étudiants de l’Université « Renda » (du Peuple) proclama : « Nous travaillons pour la démocratie et les libertés. Pour l’avenir du pays ». Le 25, Deng s’alarme devant le « Comité permanent » : « Ceci n’est pas un mouvement étudiant ordinaire, mais une insurrection ». Il avait voulu réaliser les quatre modernisations (agriculture, industrie, sciences-éducation, armée) sans toucher à la cinquième : le système politique.

Le 27 avril, un défilé d’un million de personnes traverse Pékin franchissant douze barrages de police. Les Hans (Chinois de souche) manifestent une forme de racisme envers les minorités tibétaines, musulmanes ou mongoles. Le 30 avril a lieu une réunion télévisée entre officiels (langue de bois et bons sentiments) et étudiants (naïveté et amertume) !

La vaste Place Tian An Men (de la Porte Céleste) est occupée par une foule d’étudiants nourris par la foule et abreuvés par des camions citernes. Rares sont les toilettes et les douches. Le Président Gorbatchev venu le 13 mai pour une réconciliation sino-soviétique, ne put traverser la foule.

« Par amour du peuple », selon sa propre déclaration, l’Armée populaire (chars d’assaut et fantassins) encercla Pékin. On ne pouvait croire qu’elle oserait intervenir. Pourtant, quatre mois auparavant, la répression des Tibétains à Lhassa, fut féroce. Premier acte : la ville coupe l’eau potable. Le 30 mai, une manifestation de soutien réunit deux millions de marcheurs à Hong-Kong.

Mais dans la nuit du 3 juin, éclate la répression armée. Il s’agit de créer la panique pour briser la volonté de résistance. Les tanks écrasent sur leur passage les tentes encore occupées par de jeunes étudiants. Pourtant en sept semaines de contestation, malgré la disparition intentionnelle de la police, aucune boutique n’avait été pillée. Un haut-parleur proclame : « Nous ne regrettons rien. Le mouvement étudiant est manipulé de l’étranger ». La vieille scie stalinienne est réactivée : « Si le peuple se révolte, il faut limoger le peuple ».

Selon la télévision chinoise, « il y eut plus de cent victimes militaires et cent civils ». Après un délai légal de 30 ans, en 2019, le Royaume-Uni publiera l’estimation de son Ambassade : « dix mille morts ».

L’Occident fut saisi par la brutalité de ces événements sans, le plus souvent, en mesurer l’ampleur. Deng Xiaoping y perdit sa réputation sinon son honneur. Mais qu’en reste-t-il dans la mémoire du peuple chinois : « Ce peuple a été formé dans le contrôle de soi, l’occultation des sentiments ». Comment a-t-il été informé ? Comment ces événements ont-ils été ressentis et transmis aux jeunes générations aujourd’hui adultes ?

Eric Meyer, sur place, à Pékin, put suivre in situ le fil des événements et il relate, dans son ouvrage, la terrible dramaturgie de ces journées sanglantes et leurs conséquences. Ce fut le prix à payer pour que la Chine réussisse le tour de force d’ouvrir une ère de puissantes transformations économiques tout en maintenant le carcan étatique.

Il y a un avant et un après Tian An Men.