Les hypothèses infinies : journal, 1936-1962

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Il est inutile de présenter Albert Memmi à l’Académie des sciences d’outre-mer, au sein de laquelle il siégea pendant quarante-cinq ans (1975-2020). Tous ses confrères et consœurs ont tenu à honorer l’écrivain, l’animateur de la vie littéraire qui côtoya (entre autres) Amrouche, Sartre, Gide et Camus, et l’infatigable défenseur de l’humanisme et de l’égalité entre les peuples, dont la pensée libératrice inspira celle, plus radicale, de Franz Fanon.

Cet impressionnant volume, dont la publication et la présentation ont été assurées par Guy Dugas, spécialiste bien connu de la littérature nord-africaine d’expression française, constitue, outre une source de première valeur, un véritable outil critique. Le texte, précédé d’un exposé de la méthode selon laquelle il a été établi, est publié avec la reproduction des ratures et coupures des documents d’origine. Il est suivi d’une biographie très précise qui fait mention de la plupart des publications d’Albert Memmi, et d’un indispensable index des noms de personnes, à partir duquel se lit, entre autres, l’étendue de son réseau de relations professionnelles et amicales.

Il n’est naturellement pas possible de résumer un ensemble de notations d’inégale longueur, allant de quelques lignes à quelques pages, portant sur des objets extrêmement variés, et jetées sur le papier au cours d’une période de vingt-cinq ans. On voit ainsi se succéder retours sur des expériences très personnelles, voire intimes, jugements sur la politique, notamment tunisienne, souvenirs de rencontres, notes de lectures. L’unité vient naturellement de la personnalité de l’auteur, dont on saisit la fidélité aux racines juives et méditerranéennes, l’attachement à une culture française qui l’associe aux grands intellectuels de son temps, le goût pour la philosophie et la psychanalyse, le souci de produire une œuvre qui prenne en compte tous ces intérêts et toutes ces passions. Le tout ne va pas sans de profondes contradictions : le jeune homme s’efforce d’échapper aux contraintes de son milieu modeste et de son éducation, le juif est déchiré entre la cause des nationalismes maghrébins, non dépourvus de préjugés antisémites, et l’espérance sioniste, dont il admire le projet sans le suivre jusqu’au bout ; l’anticolonialiste ne peut se séparer de l’ancienne puissance coloniale, dont il finira par prendre la nationalité. En même temps, l’écrivain et le penseur pose ses exigences et s’efforce de se donner une méthode, en luttant contre un tempérament qu’il estime, à tort ou à raison, trop instable et trop spontané.

Le titre de l’ouvrage Les Hypothèses infinies, tiré d’une pensée d’Albert Memmi, renvoie à l’infinité de lectures auxquelles le lecteur de l’ouvrage peut se trouver conduit. Sans évidemment écarter aucune de ces lectures - et moins que tout autre l’éclairage indispensable qui se trouve apporté sur l’œuvre de l’écrivain dans sa totalité - l’auteur du présent compte-rendu serait tenté de privilégier deux apports de grande valeur historique : le suivi de la vie politique tunisienne, des années quarante à l’indépendance et à ses lendemains ; et, par ailleurs, la contribution à la connaissance du milieu littéraire nord-africain francophone, dans ses rapports avec la vie littéraire française.

La collection « Planète Libre » des éditions du CNRS, qui rassemble déjà les œuvres de Léopold Sédar Senghor, d’Aimé Césaire, de Jean-Joseph Rabearivelo, de Sony Labou Tansi et de Jacques Roumain, était toute désignée pour accueillir ce livre.