Triste planète : dégradations et pollutions : le XXIe siècle est mal parti

Recension rédigée par Roland Pourtier


L’intérêt d’un livre ne se mesure pas à son volume. En 115 pages, y compris une préface de Pierre Faivre, Professeur émérite de Science du sol, et une postface du docteur Pascal Ponsin, Clément Mathieu, spécialiste d’agronomie et de pédologie tropicales, dresse un tableau alarmant et saisissant de l’état de la planète. Le titre donne la tonalité d’un ouvrage qui s’inscrit dans la veine de René Dumont, abondamment cité, et de son combat visionnaire. On pourrait penser, au vu d’analyses qui viennent en écho à L’Afrique noire est mal partie, paru il y aura bientôt soixante ans (1962), que ce combat est d’ores et déjà perdu. Clément Mathieu se refuse cependant à être un « collapsologue » car dit-il, « certaines choses s’améliorent et laissent de l’espoir en santé, en intelligence, en technologie », mais cela nécessitera « une mobilisation urgente et sans retard du citoyen, du scientifique, du décideur et du politique jusqu’au plus haut niveau du pouvoir de l’Humanité toute entière » (p.99).

Cette exhortation en fin d’ouvrage ne parvient cependant pas à atténuer le pessimisme de l’auteur qui, ayant parcouru la planète terre pendant soixante ans, en a mesuré la dégradation. Il en dresse un bilan implacable en cinq chapitres, en commençant, à juste titre, par une critique du discours écologique dominant qui tend à tout ramener à la question du réchauffement climatique, occultant les autres menaces qui pèsent sur l’avenir du monde. L’auteur ne se veut « ni un climato-sceptique ni un réchauffiste » et soutient que « l’urgence est ailleurs » (p.27), dans le gaspillage des ressources naturelles. Sa formation le conduit naturellement à donner une importance capitale à la question des sols : perte par ruissellement, érosion aratoire, éolienne (rappel du « dust bowl » dans l’ouest des États-Unis), effets du surpâturage, salinisation due à l’irrigation, sans oublier l’artificialisation de la surface terrestre et les conséquences de la bétonisation.

La déforestation (un kilo de bois par jour et par personne en Afrique), l’extraction de sable marin (« enjeu majeur » et les menaces sur les fleuves (assèchement de la Mer d’Aral, du Rio Grande, question du Jourdain et « guerre de l’eau ») sont aussi incriminées. La pollution sous ses aspects les plus divers fait l’objet d’un chapitre entier. Les effets nocifs des engrais (phosphates en particulier), des pesticides, des métaux lourds, sont dénoncés, mais Clément Mathieu s’interroge aussi sur la nouvelle dépendance envers les métaux rares (cobalt, tungstène, terres rares) dont il ne manque pas de souligner qu’ils sont nécessaires aux énergies « écologiques », éolien et solaire et au numérique, d’où sa dénonciation de l’exploitation des « terres rares, un fléau devenu mondial » (p.73). Enfin, les pollutions atmosphériques, les marées noires, le « 7ème continent résultant de l’accumulation de plastiques », puis un bref chapitre sur la disparition des espèces complètent le noir tableau de cette triste planète qu’illustrent de nombreuses photos très parlantes.

S’il n’apporte pas d’informations nouvelles pour les spécialistes, ce tableau en forme de réquisitoire a le mérite, en agrégeant les multiples agressions que subit la terre, de frapper le lecteur et d’appeler à une prise de conscience. Mais l’auteur va au-delà de ce constat dans le dernier chapitre intitulé « Eux et nous ». S’il dénonce la responsabilité du « capitalisme actuel, incapable de répondre à ces crises environnementales et sociales » (p.99), il insiste surtout sur le lien entre croissance démographique exceptionnelle au Sud (ce qu’il appelle « Eux ») et dégradation de la planète, en rappelant que le Club de Rome avait vu juste en attirant l’attention sur « Les limites de la croissance » dès 1972. La crise démographique, illustrée par la courbe de croissance de la population entre 1650 et 2050, est présentée fort justement comme « une des causes essentielles du divorce de l’homme avec son environnement » (p.97). Certaines parties du monde, en Afrique principalement, sont devenues des « bombes à retardement », annonciatrices de famines, manque d’eau, migrations, conflits armés...

Le rôle de Cassandre a toujours été ingrat. Clément Mathieu l’assume. Son diagnostic est difficilement contestable et il faut le lire avec attention. Le lecteur souhaiterait toutefois, en contrepoint, des propositions d’action concrètes, au-delà de quelques considérations générales, pour surmonter la crise multiforme à laquelle l’humanité est confrontée. Une crise inédite dans l’histoire humaine imposant un rapprochement entre écologie et démographie.

Triste planète est un cri d’alarme salutaire. L’état des lieux, dans sa brutale réalité, invite à aller plus loin en ouvrant le catalogue des solutions qui permettront de dépasser le catastrophisme.