Histoire de Madagascar : la construction d'une nation

Auteur Sylvain Urfer
Editeur Maisonneuve & Larose
Date 2021
Pages 283
Sujets Madagascar
Histoire
Cote 63.755
Recension rédigée par Patrick Forestier


Sous la coordination de Sylvain Urfer, enseignant, curé pendant vingt-cinq ans à Antananarivo, écrivain de plusieurs ouvrages sur Madagascar, cinq autres auteurs ont dressé l’Histoire de la Grande Île, depuis l’« énigme » de son peuplement originel, des chasseurs-cueilleurs peut être présents avant l’ère chrétienne, jusqu’à la période contemporaine. Une vaste fresque passionnante et très documentée à travers les siècles, privilégiant la linguistique qui témoigne « de la diversité des influences culturelles qui se sont exercées depuis Kalimantan (Bornéo), Java, le Sud de Sulawesi, l’Afrique de l’Est, le Golfe Persique. Imposée par les migrants venus d’Indonésie vers le VIIIe siècle, la langue malgache fait partie de la famille de langues dites austronésiennes (présentes à Taïwan, aux Philippines, en Indonésie et dans les îles du Pacifique) » rappellent les historiens, pour la plupart professeurs à l’université d’Antananarivo, qui soulignent l’influence de la culture Swahili, des migrations est-africaines et arabes, y compris du golfe Persique, vers l’île.

Cartes à l’appui, l’insertion croissante de Madagascar et l’essor de cités-états au XIVe siècles dans les réseaux océaniques sont décrits avec une rare précision. Le peuplement de l’espace et la fondation des premiers royaumes forment des sociétés aux formes de plus en plus complexes. Jusqu’au XVIIIe siècle, Madagascar est une mosaïque d’États qui entretiennent des rapports parfois belliqueux. Les auteurs expliquent les principes de ces sociétés communautaires et ces entités politiques qui défendent les « terres de leurs ancêtres » où s’exerce un pouvoir royal. Traite des esclaves, razzia sur les troupeaux de zébus, pillages des villages, captures des femmes prises pour épouses, des hommes vendus aux traitants étrangers, expéditions maritimes aux Comores, les princes malgaches cherchent à se tailler de nouveaux royaumes et une puissance économique. Peu à peu, les auteurs nous content avec rigueur la création du « Royaume de Madagascar » à partir de « l’entité politique de l’Imerina », à la fin du XVIIIème siècle. La reine Ranavalona 1er redoute que son pouvoir soit mis à mal par la présence des missionnaires qui ont débarqué mais s’associe avec un Français, Jean Laborde, pour la fabrication de poudre et de fusils. Pour leurs projets communs, la Reine met à disposition au titre de la corvée royale 20000 ouvriers, pour des travaux hydrauliques et construire son palais avant son exil à la Réunion et en Algérie où elle meurt en 1917.

Les historiens décrivent sans concession dans leur chapitre intitulé « le moment colonial » les expéditions militaires de la France contre le royaume insulaire, « encouragées par le lobby réunionnais ». Ils rappellent l’entente entre Londres et Paris : « l’archipel de Zanzibar est un protectorat anglais, Madagascar un protectorat français ». Madagascar devient colonie en 1896 où s’installe une Troisième République qui, selon les auteurs, « s‘apparente à l’Ancien régime en France ». Pour eux, parler « d’assimilation plutôt que d’association relève d’un faux débat » : toutes les décisions « concourent à assujettir les colonisés afin de préserver l’hégémonie de la métropole et, sur le terrain, la prééminence des colonisateurs… Abattre l’hégémonie merina et s’appuyer sur les souverains (ou d’autres notables) de chaque grande région, tel est en résumé le programme de Gallieni à son arrivée » écrivent-ils. Les principes du code de l’indigénat et le travail de l’administration indigène sont détaillés. Ils engendrent des sentiments de frustration dans les élites malgaches qui brillent souvent par une grande culture et bénéficient d’un enseignement qui permet aux femmes, à partir des années 30, surtout en Imerina, de devenir médecins, infirmières ou institutrices. Les infrastructures, 25000 km de pistes, l’encouragement aux paysans pour cultiver du café et un riz de luxe, l’architecture dans les villes, ne suffiront pas à endiguer un sentiment nationaliste qui s’était déjà concrétisé au retour des anciens combattants de 14-18.

Les auteurs consacrent leur dernier chapitre à l’indépendance en 1960, après la proclamation de la République de Madagascar en 1958 sous la présidence du général de Gaulle. « Inspirée du modèle français, la vie politique est encadrée par des coopérants français », y compris l’enseignement, rappellent les auteurs qui précisent que l’activité économique fait progresser le niveau de vie de 5 millions d’habitants en 1960. La « descente aux enfers » commence à la révolution marxiste de 1972. Un officier de marine formé en France prend le pouvoir. « A la remorque de l’idéologie tiers-mondiste à la mode écrivent les historiens, Ratsiraka fonde un régime qui tente de s’inspirer du socialisme spécifiquement africain », qui sévit au Mozambique et en Angola. Une catastrophe économique, qui « pèse durablement sur la conscience collective » avec « une perte de valeur, une déstructuration, voire une décomposition sociale d’une population où les moins de 18 ans représentent la moitié de la population et que 600 000 sont arrivés sur le marché du travail en 2020 ».

Les auteurs restent cependant optimistes car l’histoire de Madagascar se construit désormais dans un contexte plus global. Ils estiment dans leur conclusion que « si l’ancienne métropole reste un partenaire important, la Grande Île est insérée dans des réseaux plus variés et plus vastes ». Une réalité qui participe à « la construction d’une nation », sous-titre de ce livre riche d’informations, sur un pays qui entretient des liens spécifiques avec la France grâce en particulier à une importante diaspora et une francophonie bien vivante.