La France et Bandung : les batailles diplomatiques ...

Recension rédigée par Jean Nemo


L’auteur semble avoir une bibliographie complexe et développée, sauf en français (catalogue BNF, quatre entrées, dont la seule en français est le présent ouvrage). Les autres et nombreux essais ou poésies sont écrits soit dans sa langue natale, le malais, soit en anglais. Pourtant il est suffisamment introduit dans le monde universitaire français (docteur en Sorbonne et membre de l’EHESS, il enseigne à l’université du Havre …). La principale « profession » mentionnée dans ses CV est « Ingénieur architecte professionnel », cela dans son pays d’origine. 

D’après l’auteur de la préface, Hughes Tertrais, professeur émérite des universités, « Darwis Khudori lui-même a eu plusieurs vies. Né à Yogygarta, au cœur historique de l’île de Java, dans l’Indonésie de Soekarno, il a d’abord été pris par l’écriture avant de se former à l’architecture ».        

Après cette trop sommaire présentation de l’auteur, apparemment encore jeune et installé d’abord en France, où il réside, puis dans d’autres pays occidentaux, on abordera le fond de l’ouvrage. Celui-ci rappellera des souvenirs anciens aux plus âgés des lecteurs et apprendra bien des choses aux plus jeunes sur l’une des origines oubliées de la décolonisation.

L’auteur s’est fondé pour ce faire sur l’exploitation d’archives jusque-là peu connues, en tout cas inexploitées. Car, comme le dit la 4ème de couverture, c’était l’époque de « l’Union Française », conçue comme l’association à la France de pays non encore totalement « décolonisés ».

« Oui, dans une certaine mesure, l’anti-colonialisme faisait le plus grand honneur à la colonisation, désormais battue par ses propres armes et ne trouvant ni alliés, ni défenseurs parmi ses élèves, surtout dans notre cas. » Telle est la première phrase de l’introduction qui annonce notamment les recherches entreprises par l’auteur. Si l’on comprend bien, il s’agit dans cette citation d’une dépêche envoyée par notre ambassadeur de l’époque auprès de l’Indonésie, au Quai d’Orsay, Renaud Sirvan.

Suivent quatre chapitres et une conclusion :

1) État des lieux, ouvrages fondamentaux sur la conférence de Bandung, (bibliographie annotée, présentation des ouvrages, vers de nouvelles recherches).

2) Pré-conférence (France, Indonésie, Indochine, Afrique du Nord, Grande-Bretagne, États-Unis).

3) Conférence (ambiance et contenu de la journée inaugurale, questions nord-africaines, discours des chefs de délégation, divers comptes rendus de diplomates français, revues de presse, voix du Vatican, des Pays-Bas, des États-Unis, de puissances asiatiques).

4) Post-conférence (bilan de l’ambassadeur Sivan, en poste à Djakarta, observations et rapport du MAE français).

5) Conclusion (elles vont de l’embarras à l’inquiétude français, en passant par l’opposition aux significations de cette conférence et son adaptation, par la France, de l’Indochine à l’Afrique du Nord et autres colonies africaines au sud du Sahara).

Géopolitique aidant, même les lecteurs suffisamment âgés pour avoir connu cette période (vers début 1955) de Bandung, trouveront dans l’ouvrage sous revue des problématiques aujourd’hui disparues : celles de la séparation du monde entre pays communistes plus ou moins soumis à l’ex URSS et monde « capitaliste » plus ou moins subordonné aux ambitions américaines.

On rappellera encore qu’à cette époque, si certaines grandes puissances coloniales, de gré ou de force avaient admis le vaste monde comme nouveau (Grande-Bretagne, Pays-Bas…), la France semblait moins avancée dans la compréhension de cette géopolitique nouvelle. Par conséquent, moins alertée, quoiqu’inquiète, sur ce qui se passait à Bandung.

C’est l’un des grands mérites de l’ouvrage sous revue que d’avoir approfondi par exploitation d’archives les incompréhensions françaises de l’époque, à rebours d’autres puissances occidentales. De même que certains pans de l’histoire sont fréquemment remis en question par des approches nouvelles issues de travaux sur archives ou autres concepts méthodologiques, cet ouvrage mérite le « détour ». Car si l’on peut lui reprocher certains défauts (absence de cartes par exemple), son approche est le résultat de recherches approfondies, notamment sur archives pas ou peu exploitées.

Il s’agit ici d’une tentative ancienne mais pas infondée d’anticolonialisme initiée par le « Tiers Monde », bien expliquée par Darwis Khudori.

On ne saurait trop recommander au « lecteur éclairé » la lecture de cet ouvrage qui lui rappellera une fort ancienne « géopolitique », dans un monde trop oublié de nos jours.