Le fagot de ma mémoire

Recension rédigée par Raoul Delcorde


Bachir Diagne retrace dans ce livre son parcours de vie, depuis sa naissance en 1955 à Saint-Louis au Sénégal jusqu’à un poste actuel de professeur de philosophie à l’université Columbia (New-York).

Il eut pour commencer un parcours scolaire et universitaire brillant. D’abord le « fameux lycée Van-Vollenhoven où entre autres célébrités Léopold Sedar Senghor avait eu son baccalauréat », pour citer une phrase du livre. Ensuite, la khâgne de Louis-le-Grand, à partir de 1973. Curieusement, il ne consacre que peu de pages à ses années de khâgne, qui correspondaient pourtant aux premières années qu’il allait passer en-dehors de son pays d’origine. Certes, il cite un professeur de philosophie (André Pessel) et l’un ou l’autre condisciple, mais on aurait aimé ici une description d’une des khâgnes les plus réputées de France, dont l’atmosphère n’avait sans doute pas tellement changé depuis l’époque où Senghor y étudiait. Il ne sera pas plus disert au sujet de l’École Normale Supérieure, si ce n’est pour évoquer, brièvement d’ailleurs, Derrida (« un maître de la lecture ») et Althusser, qui le prépara à l’agrégation de philosophie. Or, il se dit lecteur attentif d’Althusser et, sans craindre les rapprochements inattendus, reprend à son compte la phrase « Althussérien et soufi » que la philosophe Catherine Clément utilise à son égard.

Après l’agrégation, Il s’intéressa d’abord à la philosophie des sciences, avec une thèse de doctorat d’État sur l’algèbre de Boole. Puis il bifurqua vers la philosophie de l’Islam pour maintenant se consacrer à ce qu’il nomme un Islam des lumières en aidant à « décoloniser » la pensée philosophique du monde islamique à travers les itinéraires des idées depuis les Grecs jusqu’aux détours par Nichapour, Bagdad, Cordoue, Fès, Tombouctou… En matière d’ethnophilosophie, il s’est intéressé à l’oeuvre du missionnaire et africaniste belge Placide Tempels, auteur de « La philosophie bantoue », qui valorise l’élan vital et la réalité comme force et comme rythme. Il cite aussi les initiateurs de l’ubuntu, le mot bantou qui signifie « faire humanité ensemble », Nelson Mandela et Desmond Tutu, qui voulaient « sortir leur pays de la politique des tribus ». Et d’ajouter : « Ubuntu, c’est le combat à mener aujourd’hui, sur le plan mondial. Affirmer ensemble notre humanité commune comme une force créatrice qui s’oppose à la mort. » Et il ajoute que ce concept permet aussi de penser une « humanité solidaire ».

Son ouvrage met en valeur d’abord sa vocation d’africaniste qui le conduit à animer avec Achille Mbembe et Felwine Sarr des « Ateliers de la pensée » pour partager le sens africain du pluralisme religieux et culturel. Cela lui permet de se situer dans le débat entre les universalistes et les décoloniaux comme défenseur d’un juste équilibre prônant un universel pluriel. Pour lui, le dialogue interculturel suppose que les cultures soient placées sur un même plan d’intérêt et donc d’égalité ; il complète sa vision en proposant une capacité de décentrement qui se pratique en appréciant les cultures différentes des pays qui vous accueillent.

Ce livre, c’est enfin l’évocation de rencontres qui ont eu une influence décisive dans la trajectoire intellectuelle de Souleymane B. Diagne : Senghor comme évoqué plus haut, les trois «caïmans» de l’ENS (Pautrat, Althusser, Derrida), le philosophe béninois Paulin Hountondji (qui le fera participer pour la première fois à une conférence sur la philosophie africaine à Bayreuth, en Allemagne), l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, l’historien de l’islam en Afrique John Hunwick appelé « Cheikh John », un pionnier des Timbuktu Studies, et l’anthropologue américaine Jane Guyer qui le fera venir à Northwestern University à Chicago. 

Cet ouvrage est une introduction à la pensée (fruit d’une belle hybridation culturelle) de cet éminent philosophe de notre temps. Ceux qui, comme moi, ont été son condisciple à Louis-le-Grand, auraient peut-être souhaité un peu plus de détails sur ses années de maturation intellectuelle entre la rue St Jacques et la rue d’Ulm. Mais on retiendra surtout que Bachir Diagne est un « passeur » de cultures et un homo universalis du XXIè siècle.