Les combats d'un imam de la République

Recension rédigée par Christian Lochon


L’imam Hassen Chalghoumi né en Tunisie en 1972, est venu en France en 1996. En 2013, il publie avec David Pujadas Agissons avant qu’il ne soit trop tard après les attentats de Mohamed Merah. Ce nouveau livre, constitué de réponses aux questions de Stéphane Encel, « s’adresse à tous ceux qui croient au vivre-ensemble au-delà de toutes les religions et les identités » (p.31).

M.Chalghoumi consacre quelques pages à son action politique dans son pays natal. Proche du ministre de l’Éducation sous la présidence Ben Ali, il a collaboré à Radio Zitouna en 2008-2010. Puis le président Beji lui a proposé de devenir ministre des affaires étrangères mais il a refusé (p.112). Il a soutenu la candidature de Nabil Karoui à la candidature présidentielle contre Kaïs Saëd « l’homme déguisé des islamistes » (p.114). Il dévoile que les Tunisiens de France, pour la plupart des modérés, votent majoritairement pour les islamistes aux élections en Tunisie ; ils leur confient les clés de la tradition rigoriste qu’ils ne pratiquent pas mais qu’ils veulent préserver ! » (p.117).

Se définissant comme Français d’origine tunisienne (p.8), actuellement Doyen de la mosquée de Drancy, il a fondé le Forum des imams français en 2008. Ses options pour un islam d’ouverture l’ont mis en danger et il vit depuis quinze ans sous protection policière (p.8), précisant : « Je joue ma vie au quotidien. J’en tiens la légitimité pour parler » (p.70.)

Sa foi religieuse vient de ses parents « qui ont un islam humaniste ». Malékite, il est de spiritualité soufie (p.8). Ses études théologiques, il les a faites en Syrie et en Inde (p.26.).

Luttant constamment contre le rigorisme, les lectures littéralistes et l’ignorance (p.36), il assure que l’étude dévoile les interconnexions innombrables « qui font prendre conscience que nous faisons partie de la même humanité » (p.46). C’est pourquoi « il faut remettre les versets durs dans leur contexte » (p.42). Il se présente comme « un homme religieux qui défend la laïcité partout dans le monde (p.49). Pour lui, la laïcité, c’est refuser le communautarisme au nom de la fraternité (p.122).

C’est dans cet esprit qu’il analyse le culte musulman en France où il y a peut-être 20% des six millions de musulmans qui soient pratiquants et encore pour des raisons festives, traditionnelles. Ce n’est que dans ces 20% qu’il y a une partie fondamentaliste qu’il faut combattre. Essentialiser est donc absurde et dangereux. (p.133). Ce qui manque, c’est un consistoire, une institution religieuse, pas un organe politique comme le CFCM (p.108).

Le prêche doit être prononcé en français avec quelques minutes en arabe et une prière pour la France en conclusion. Si quelqu’un sort de ce cadre, il devra âtre sanctionné (p.58). C’est dans ce cadre qu’il faut fonder un Institut de formation d’imams et de médiateurs (p.28) où l’on puisse développer un argument théologique de France (p. 100) et rappeler qu’un bon représentant de l’islam est aussi un bon citoyen (p.62). Le vrai jihad est l’enseignement. (p.60).

Constatant la radicalisation de certains musulmans, il rappelle son propre parcours : « Quand je suis venu en France, j’ai cru que les citoyens musulmans allaient avoir une double ouverture d’esprit, celle de l’islam et celle de l’Occident. Mais j’ai trouvé le contraire » (p.22).

Il regrette que « les jeunes n’aient pas la fierté de leur patrie, bercés de victimisation et ne connaissent rien à leur pays d’origine… Ils rejettent tout ce que représente la France et ça leur donne un ersatz d’identité purement négative » (p.38). Quant à ceux qui refusent de serrer la main d’une femme, sont-ils des bêtes pour ne pas pouvoir se maîtriser ? (p.43, 102). Il faut remettre l’humain au centre de la sacralité et non un livre (p.44). Il rappelle : « en 2013, j’alertais sur les départs de djihadistes et aujourd’hui j’alerte sur les retours » (p.30). D’où la nécessité de mettre en place une structure Internet pour assécher l’islamisme à la source (p.95).

Courageusement, l’auteur prend position contre les responsables de cette radicalisation. La manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie est l’exact opposé de l’élan républicain…La France Insoumise participait à cette manifestation… Le non-choix est une lâcheté qui se paie (p.133). Il réprouve « Yassine Belattar ou les Indigènes de la République, qui sont dans la confrontation « (p.24) et même « les 18 millions d’euros accordés au Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam de Dounia Bouzar qui utilise des experts improvisés spécialistes de l’islam et de l’islamisme (p.70). En fait, la déradicalisation est une vaste illusion dont on voit l’échec aujourd’hui (p.93).

Parmi les pays étrangers qui soutiennent cette radicalisation, le Qatar devenu le fief des Frères Musulmans aurait financé l’enlèvement de Georges Malbrunot (p.78).

M. Chalghoumi, qui reconnaît le droit à Israël d’exister en paix (p.85), recommande aux Palestiniens : « Prenez ce que vous pouvez prendre car vous n’aurez pas 100% » (p.91), tout en reconnaissant que « ce n’est pas avec les Palestiniens qu’il y a des problèmes mais avec ceux qui disent soutenir leur cause depuis la France » (p.88). En 2019, il conduisit cinq parlementaires du Bahreïn, d’Abou Dhabi et de Tunisie au Mémorial de la Shoah (p.23) et 35 jeunes Français et 5 Belges de tous les milieux en Israël et à Ramallah (p.89). 

L’auteur est-il cet imam, décrit par Abdelwahab Meddeb, en 2002, « un imam moderne, capable d’historiciser sa religion, qui serait capable d’analyser le phénomène coranique comme le résultat d’une élaboration coranique » (p.107) ? En tout cas, l’imam Hassen apprécie les ouvrages de Bernard Rougier « édifiants sur l’écosystème salafiste » (p.68), de Mohamed Sifaoui montrant « le double discours et l’infiltration des islamistes au sein de nos sociétés » (p.83). Dans sapostface, Franz-Olivier Giesbert relève que « l’imam gêne. Avec ses combats contre l’antisémitisme ou l’intolérance, il est de ceux qui montrent l’inanité des raisonnements de l’extrême gauche » (p.145).

La bibliographie sélective (p.149 à 158) contient 31 ouvrages dont celui de notre confrère Stéphane Valter Fatwâs et politique (CNR 2020).