Pierre Fatumbi Verger : du regard détaché à la connaissance initiatique

Recension rédigée par Denis Vialou


Le nom Fatumbi est la clé de cet ouvrage de l’anthropologue Jérôme Souty, extrêmement documenté et précieusement argumenté, consacré à Pierre Verger, devenu presque malgré lui l’ethnographe de cultures orales, béninoises et brésiliennes (Salvador da Bahia). « Ce Fatumbi est une sorte de second moi-même, plus jeune de 50 ans…Fatumbi, « celui qui renaît par la grâce d’Ifá », est un nom religieux, un « nom-vaillant » pour reprendre l’expression utilisée dans le vaudou haïtien » (p. 267). Ainsi initié, à la moitié de sa vie, Pierre Fatumbi Berger reçoit le pouvoir de communiquer avec les maîtres spirituels de cultures secrètes, traditionnelles des deux côtés de l’Atlantique.

Personnage solitaire, d’abord réfractaire à l’écriture ethnographique, Pierre Verger fut en premier un photographe, parcourant le monde, dévoré de curiosité et de compréhension pour les cultures orales qu’il rencontrait. Il réalise ainsi quelque 61000 clichés noir et blanc, se calant dans une sorte de « primitivisme photographique » (32). Agé d’une cinquantaine d’années, P. Vergé s’ouvre finalement à l’écriture ethnographique, se dédiant aux cultures, cosmogonies et religions (dieux orixas et voduns) orales qu’il découvrait en Afrique, dans le royaume de Kétou (Bénin) et au Brésil dans la perle noire, Salvador, et à Recife. Il est alors devenu un « passeur culturel », un messager entre les deux continents. A Bahia, il accède au Candomblé, d’origine bantoue. Sa connaissance initiatique l’ouvre à de nouvelles pratiques animistes qu’il se garde fermement de révéler par respect, de principe, de ce qu’elles représentent, de façon encore vivace au travers de multiples cultes.

Ses amitiés nouées avec des anthropologues du Musée d’ethnographie du Trocadéro puis du Musée de l’Homme, comme R. Bastide, M. Leiris, T. Monod, G. Rouget, l’amenèrent à conceptualiser de façon profondément originale ses analyses anthropologiques, dépouillées de tout « intellectualisme distancié » à la Levi Strauss.

La présentation de l’homme et de son œuvre (plutôt de ses œuvres) qu’en fait J. Souty paraît souvent hagiographique. Cela résulte d’une relation directe, amicale en quelque sorte, entre les deux hommes-chercheurs, ainsi que d’une pratique du même milieu scientifique, partagé entre le terrain et les labyrinthes universitaires et littéraires. Souvent, on s’interroge sur ce qui appartient à P.F. Berger et ce qui relève des analyses de J. Souty.

On mesure ici toute la richesse de cet ouvrage qui souligne brillamment la place de Pierre Fatombi Verger, l’initié transatlantique d’une anthropologie humaine, partagée.