Combattre, punir, photographier : empires coloniaux, 1890-1914

Auteur Daniel Foliard
Editeur La Découverte
Date 2020
Pages 455
Sujets Photographie de guerre
Colonies

1870-1914
Cote 63.393
Recension rédigée par Jean Martin


A partir du milieu du XIX ème siècle, apparut et se développa une nouvelle technique de production de l’image, la photographie. Dans le même temps, les puissances coloniales européennes se lançaient à la conquête déjà entamée des continents africain et asiatique. Quand le nouvel art n’en fut plus à ses balbutiements, après la fin de la période héroïque, celle du daguerréotype, explorateurs et militaires eurent tôt fait de comprendre tout le parti qu’ils en pouvaient tirer.

Maître de conférences en histoire et civilisation britannique à l’Université de Paris-Ouest Nanterre, habilité à diriger des recherches, Daniel Foliard est connu pour ses travaux sur l’histoire du Moyen-Orient et se tourne apparemment aujourd’hui vers l’histoire de l’iconographie. Son propos est de démontrer comment l’image, cartographique puis photographique a accompagné l’expansion coloniale. Il a entrepris de procéder à une étude archéologique de la photographie de conflit qui tranche sur les précédentes collections de dessins, de gravures et de peintures, consacrées aux opérations de la conquête : révolu était le temps des tableaux de genre épique illustré par Martin (dit des batailles), Meissonnier, Chassériau, Detaille et tant d’autres. 

De l’introduction pp.5-18, dans laquelle l’auteur expose les grandes lignes de son plan en neuf chapitres, il convient de retenir une importante mise en garde : « On n’entre pas sans précautions dans cet ouvrage » (p.17). Le lecteur doit être en effet paré à supporter les scènes d’une violence parfois inouïe que la photographie lui propose. Et chacun sait que les guerres coloniales furent souvent extrêmement sanglantes. Les photographies ont été agencées autour de trois centres d’intérêt : 1/ images prises sur les fronts coloniaux des petites guerres (bien improprement dénommées).  2/ Photographies de conflits qui ne sont pas obligatoirement centrées sur les opérations de conquêtes ex : la guerre des Boers (1899-1902) ou la guerre russo-japonaise (1904-1905). 3/ Ce groupe évoque les souffrances physiques engendrées par la répression des mouvements de résistance. Il est de loin le plus difficilement soutenable pour le lecteur.

Le texte nous rappelle que les Héréros et les Namas du Sud-Ouest Africain furent bel et bien passés au fil de l’épée par les Allemands en 1902-1904 pour ne subsister qu’à l’état résiduel et qu’Archinard envisageait l’extermination des Toucouleurs du Soudan Français (Mali) mais cette hypothèse resta à l’état de projet. Dès la p.12, l’auteur nous dit qu’il n’a ni recherché un effet sensationnel ni voulu procéder à un réquisitoire contre les violences coloniales.

Le premier chapitre (répulsion effacements et pertes de contrastes) complète l’introduction en cela qu’il joue le rôle d’avant-propos. Il étudie les réactions de malaise, voire de répulsion et d’horreur que peuvent susciter les photographies des violences coloniales. L’auteur nous explique (p.21) que sa tâche n’est pas aisée car écrire des commentaires sur des photographies de la violence et de l’atrocité implique des choix, la définition d’une frontière, bien évidemment arbitraire et poreuse, entre le soutenable et l’insupportable pour l’éventuel lecteur. Il faut savoir éviter les pièges du voyeurisme mais aussi ceux de l’effacement car si certains documents jugés par trop compromettants ont été à dessein occultés, il en est allé de même pour bien des collections photographiques. L’auteur nous rappelle opportunément (p.31) que à la veille des indépendances, des tonnes de documents ont été brulés sur ordre des pouvoirs coloniaux, tant en Asie qu’en Afrique. Et nombreuses furent les « photographies arrachées » des albums, au motif qu’elles étaient, au fil des ans, devenues trop gênantes. Ce travail de destruction peut en outre avoir été poursuivi, occasionnellement par les gouvernements indépendants dont certains intérêts tribaux et autres, pouvaient se trouver lésés…

La photographie était une force : le chapitre 2 nous le rappelle opportunément, et cette force pouvait être mise aussi bien au service de l’action du conquérant que servir à la défense du colonisé.  Nous apprenons ainsi (p 57) que l’inspecteur des colonies Salles se constitua vers 1895, en recourant à des techniques très modernes pour son époque, une collection d’une grande richesse qui rendit les plus grands services à l’administration. Les techniques d’identification anthropométrique mises au point par Alphonse Bertillon furent appliquées à grande échelle aux colonies, notamment en Indochine, en particulier aux fins d’identification des immigrants chinois. Les pouvoirs indigènes utilisèrent assez tôt la photographie, notamment dans les régions côtières où les techniques nouvelles avaient été introduites par le commerce européen. Toffa, roi de Porto -Novo de 1874 à 1908, avait ainsi un photographe attitré, et à la cour de Hué l’empereur d’Annam Tu-duc employait également un photographe, Trung Van San, dès 1878.  Et bien sûr les princes indiens, les sultans malais ou javanais avaient tous leur photographe, parfois aventuriers familiers de la faillite et sans grande formation professionnelle, mais parfois artistes de talent

Les chapitres 3 et 4 sont consacrés à la présence de la photographie sur les terrains coloniaux et entre autres sur les champs de bataille des origines (fin des années 1840) à 1914 en prenant pour césure le tournant des années 1890.

Un cinquième chapitre se donne pour but d’élucider ce que l’auteur appelle « les régimes de visibilité » c’est-à-dire la manière dont les œuvres photographiques peuvent passer du domaine de l’intime (il donne l’exemple des albums personnels de deux soldats du rang) à la diffusion à un large public par le truchement des héritiers, des journalistes ou un tout autre moyen).

Le sixième chapitre débute par une citation de Clémenceau (p.229) qui s’indigne d’un massacre commis à Bakel par la colonne Archinard et le texte démontre que la photographie, à qui est généralement assignée la mission de propager le discours colonial, peut s’éloigner de ce but et par l’effet de retouches ou de changement de légende, prendre un sens tout autre…

Dans les septième et huitième chapitres, le lecteur trouvera de bonnes pages sur les problèmes que posait la mise en image des corps des ennemis, résistants autochtones ou insurgés, qu’ils soient morts ou vifs. La photographie était le seul moyen pour ces corps meurtris, mutilés, détruits, d’inscrire leur durée. Et il est intéressant de comparer la représentation qui nous en est donnée avec celle des « amis » de ceux qui ont souffert ou ont péri pour la « bonne » cause, celle du conquérant. Une volonté manichéenne d’honorer et de commémorer les seconds, à la différence des premiers, transparaît clairement. 

Au neuvième et dernier chapitre, l’auteur s’interroge sur ce que pouvait être le reflet, en France et en Grande Bretagne, de ces lointains conflits coloniaux, et examine la manière dont les opinions métropolitaines ont réagi face à ces scènes de violence qui leur étaient présentées par la presse ou par le discours politique.

Qu’il nous soit permis de rappeler à l’auteur qu’il n’a jamais existé d’Afrique de l’est française (p. 29) mais bien une Afrique Équatoriale Française. L’Afrique Orientale était britannique et le terme d’exaction, dont il est fait un usage un peu abusif tout au long de ce texte, désigne essentiellement des abus dans la perception de l’impôt.

Le grand mérite de cet ouvrage est de savoir nous présenter des atrocités, des scènes d’un réalisme cauchemardesque (p.4 de couverture), de nous faire voyager au cœur des ténèbres (pour parler comme Conrad) ou au bout de la nuit (pour parler come Céline) en se gardant des pièges de la « pornographie du désastre ». Ces photographies ne sauraient être résumées à un vulgaire « musée des horreurs » mais elles laissaient entrapercevoir à nos aïeux une autre guerre, la vraie, la Grande, celle qui se profilait à l’horizon 1914…