« L'Arabe » colonisé dans le théâtre français : de la conquête de l'Algérie aux grandes expositions coloniales (1830-1931)

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Ce livre a le mérite de retrouver toute une production théâtrale bien oubliée (environ deux cents pièces) consacrée à l’Afrique du Nord, oubli justifié par sa valeur artistique médiocre, mais qu’il n’est pas illégitime d’interroger comme un produit idéologique, au risque d’être conduit à des évidences. On ne s’étonnera pas en effet que l’image de « l’Arabe » ou de « l’indigène » qui se dégage obéisse aux poncifs de l’époque, c’est-à-dire à des poncifs colonialistes, le colonialisme se justifiant par une affirmation de supériorité du colonisateur et de sa civilisation par rapport au colonisé. Il s’ensuit des développements dont on doit saluer la conformité aux exigences des Droits de l’Homme, mais qu’on ne peut s’empêcher de trouver parfois fastidieux par la répétition des préjugés qu’ils dénoncent. Amélie Gregório observe cependant que certains auteurs ne manquent pas d’émettre quelques critiques quant aux excès du système colonial. C’est le cas notamment du dramaturge Henri-René Lenormand, auquel l’ouvrage consacre un développement particulier. On observera que ces nuances sont tout aussi conformes à l’esprit du temps, qui ne manqua jamais d’esprits (trop peu écoutés) portés à un réformisme plus ou moins modéré.

La production théâtrale contribue-t-elle à construire, dans l’opinion, une idéologie justifiant l’impérialisme en représentant les sujets de l’Empire comme des êtres congénitalement inférieurs, ou bien reflète-telle simplement un état d’esprit préexistant à cette production ? L’ouvrage ne permet guère de le savoir, mais il est vrai qu’il est difficile de répondre à une telle question. L’effet de ces productions théâtrales pourrait pourtant être nuancé, quand on note que, de l’aveu général des milieux colonisateurs, l’attachement de l’opinion française à la colonisation était plutôt faible, et la réelle connaissance des colonies plus faible encore. On peut se demander aussi si la tendance de la scène à dépeindre des « indigènes » à partir de stéréotypes (violence, sottise, lascivité) n’est pas autant la conséquence d’une demande purement dramatique qui exige des types très tranchés que le résultat d’une intention de propagande. Il serait intéressant, pourtant, de voir quelle place le colonisé occupe dans la galerie des monstres du Grand-Guignol ou des souffre-douleurs du comique de la période étudiée. Elle serait sans doute bien modeste. 

Au total, on se demande si l’action qui consiste à traquer l’idéologie partout où on est sûr de la trouver ne traduit pas les apories à laquelle est amenée la critique littéraire quand elle n’interroge que ce qui, dans les œuvres, est le plus superficiel, donc le plus évident.