Ceci n'est pas une autobiographie : les vicissitudes idéologiques du Proche-Orient arabe ...

Recension rédigée par Christian Lochon


Il est rare de trouver en traduction française les Mémoires d'un citoyen arabe qui louvoie entre les différentes formations politiques du monde arabe de notre époque. Le sous-titre Vicissitudes idéologiques au Proche-Orient à travers le parcours d'un intellectuel libanais (années 1950- années 1980) nous laisse prévoir que l'on va être initié aux différentes facettes du spectre politique de cette région, qui a pu être, et parfois le demeurer, nassérien, baasiste, marxiste, proiranien, libéral.

Hazem Saghieh appartient à une famille chrétienne libanaise de rite grec-orthodoxe de la région excentrée du Akkar, proche de la frontière syrienne. Ces chrétiens étaient les adversaires du Président Camille Chamoun (1952-1958) et donc alliés aux sunnites qui à l'époque réclamaient de se fondre dans la République Arabe Unie du Président Nasser. Les parents de Hazem, expatriés en Sierra-Leone, envoyèrent leur fils de six mois vivre chez ses grands-parents. Il sera scolarisé d'abord à l'école primaire orthodoxe construite par le Tzar au début du XXe siècle puis rejoindra ses parents à Beyrouth. Scolarisé dans un lycée confessionnel, on le renvoie pour ses idées baasistes et il sera interne au Lycée des Cèdres d'Aley, connu pour son soutien au nationalisme arabe. Il choisit la carrière de journaliste et le poste enviable d'éditorialiste au quotidien londonien arabophone Al Hayat (La Vie), soutenu financièrement par le Prince saoudien Khaled Ibn Sultan, ouvert au pluralisme d'opinion mais pas à la critique de l'Arabie saoudite.  Hazem a passé dans ces conditions vingt ans à Londres. De retour à Beyrouth, il entre au quotidien As Safir créé en 1974 où l'ambiance est conviviale. Les journalistes y sont libanais, palestiniens, syriens égyptiens. Il est très apprécié du public pour son style sarcastique et polémique qui contribuera plus tard à son renvoi du journal. Le petit monde beyrouthin est bien décrit par Hazem qui montre la ruralisation du Grand Beyrouth attirant les provinciaux et l'importance dans chaque quartier d'un homme de main local, un fier à bras (« abadaye », mot emprunté du turc) qui arbitre les conflits locaux et est utilisé pour infléchir les choix électoraux des habitants (p.145).

Précisément, c'est le monde politique dans sa fragmentation partisane qui amuse Hazem, car Beyrouth accueille tous les partis uniques des pays frères qui eux n'admettent pas la diversité. Ainsi, tout jeune, Hazem est coopté à l'Union Socialiste Arabe p.68) en jurant sur la Bible sa fidélité au parti (ses camarades musulmans votent sur le Coran). Puis il adhère au Baath où il s'aperçoit rapidement que ce parti crée des « mondes parallèles bâtis sur des inepties en utilisant un jargon gauchiste faux » (p.87). D'ailleurs en même temps qu'il en démissionne, il est expulsé (p.89). Il entre alors au Parti communiste Libanais (p.109) dont il devient le représentant régional du Akkar. Choqué de voir qu'une infime minorité de ses concitoyens travaille et que la majorité occupe les cafés, son leadership devient défaillant (p.111) ; il constate (p.89) que le PCL reste trop chrétien (ses membres imaginaient que les communistes soviétiques étaient des orthodoxes sincères), que les communistes irakiens en 1959 massacrent leurs compatriotes baasistes et nassériens (p.94). Il émet de sa longue pratique ce jugement définitif qui montre que le concept de parti politique n'est pas compris comme en Occident : « Chez nous, l'individu entre en communisme et en sort sans le connaître et sans être connu par le communisme ou par sa classe favorite » (p.118). Il soutient par la suite le nationalisme syrien dont il souligne la niaiserie du Mouvement en édictant que les récalcitrants sont des « bourgeois », symbole de la trahison et de la compromission avec l'étranger (p.96, 97).

La guerre civile libanaise (1975-1991) lui a laissé un souvenir amer en divisant confessionnellement ses compatriotes. Le « Mouvement national » est constitué de musulmans libanais et de miliciens palestiniens en lutte contre les chrétiens du Front Libanais (p.112) ayant adopté le terrible slogan « Aujourd'hui c'est samedi (extermination des Juifs), demain c'est dimanche (extermination des chrétiens) » (p.149). La corruption dominera le Mouvement libanais et la Résistance palestinienne sous forme de dotations de bureaux, voitures, gardes du corps, d'argent révolutionnaire provenant des régimes militaro-pétroliers (p.117). L'apparition des Chiites sur la scène politique va surprendre. Hazem avoue « Pour le nationaliste arabe que j'étais dans les années 1960, ni le Liban, ni les chiites ne furent des questions dignes d'attente » (p.119). Puis, le monde entier se met à parler d'un homme de religion, l'ayatollah Khomeïni neutralisant l'armée de 400.000 soldats du Shah en deux jours de février 1979 (p.126). Là aussi, les espoirs seront déçus. Croyant que la Révolution religieuse allait se transformer en berceau pour une démocratie moderne, beaucoup furent séduits par le rôle central de la religion dans la mobilisation des masses (p.128). Hazem constate l'élimination rapide des compagnons de lutte de Khomeïni, l'ayatollah Taleghani, le premier ministre Bazargan et le Président Bani Sadr.

On est tellement habitué à ne lire que des commentaires de chercheurs occidentaux sur l'évolution politique du Proche-Orient qu'on doit remercier M.Samy Dorlian de nous avoir transcrit en français l'ouvrage de ce grand journaliste qui nous reproche nos propres défauts d'évaluation parmi lesquels ceux de « Michel Foucault et des chercheurs occidentaux qui éprouvent une sympathie excessive envers l'islamisme sunnite ou chiite, radical ou politique » (p.11). Avec humour, Hazem nous livre ses réflexions sur sa vie à Beyrouth Est avec ses amis « devenus des têtes atomisées au milieu de clous soudés autour de vaches sacrées ». (p.160), son amertume devant « la gaminerie, la crasse et la destruction, confirmant qu'elles étaient les matières dont se formait notre histoire » (p.115) et ses regrets d'avoir connu à un âge précoce beaucoup d'amis morts dans les pénibles circonstances d'une guerre civile, « un dégoût d'octogénaire alors que j'étais encore trentenaire » (p.168).

Au fait, le prénom Hazem a le sens de quelqu'un qui a un jugement solide. C'est bien le cas de notre auteur.