Lumières postcoloniales : pour un nouvel esprit critique littéraire en Afrique francophone

Recension rédigée par Jean Nemo


Comme l’explique la 4ème de couverture, Jean-Fernand Bédia est maître de conférences à l’université Alassane Ouattara « où il enseigne la Littérature comparée ». Sa bibliographie (livres, articles, codirection d’ouvrages) est relativement abondante. Il a notamment écrit un « Les écritures africaines face à la logique actuelle du comparatisme ».

Le titre de l’ouvrage sous revue est explicite et délimite bien son domaine, l’Afrique francophone. Cependant, qu’est-ce que ce « nouvel esprit critique littéraire » ? C’est à ce propos que l’on entamera l’analyse de l’ouvrage. Celui-ci comporte, après une longue introduction, trois chapitres, également longs : « L’influence de la pensée politique et littéraire » ; « La francophonie et ses représentations dans la littérature francophone africaine » ; « La géopolitique en questions littéraires : de Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire à Cailloux Blancs de Bernard Dadié ».

Comme on le voit, l’ouvrage de Jean-Fernand Bédia est fort ambitieux, allant de l’Afrique francophone aux « Lumières postcoloniales ». Dans la préface de Zigui Koléa Paulin, il est notamment dit que Jean-Fernand Bédia « prend le pari de faire de la critique littéraire un moment d’engagement en faveur de la libération des jeunes, principaux architectes d’une Afrique …ne demandent qu’à être exploitées dans l’intérêt premier du continent ».  

Lequel Zigui Koléa Paulin est un « ponte » de la même université Alassane Ouattara que Jean-Fernand Bédia. Il commence sa préface par la phrase suivante : « L’Afrique, par l’action politique et par la puissance des idées littéraires et philosophiques de ses intellectuels peut-elle se prévaloir d’avoir influencé, au XXe siècle, l’histoire entendue comme ensemble d’évènements dramatiques ou tragiques de modifier l’évolution de l’humanité ? ».

Le lecteur d’un certain âge sursaute en lisant cette phrase. Après la « négritude » de Senghor et autres Césaire, faut-il voir ici, à un niveau plus modeste, la revendication d’une part essentielle des intellectuels africains à l’histoire de l’humanité ? Revendication certes légitime, mais peut-être datée ?

Revenons au titre de l’ouvrage, qui ne correspond pas à cette dimension de civilisation !!! Il ne s’agit ici que « d’Afrique francophone et de critique littéraire », sujet plus modeste et plus concret. Dans son avant-propos, Jean-Fernand Bédia précise que l’histoire des idées a trop souvent ghettoïsé les littératures africaines, ce sur quoi le lecteur d’un certain âge évoqué ci-dessus ne peut être que d’accord. L’une des dernières phrases de cet avant-propos précise qu’il s’agit ici de s’affranchir de cette ghettoïsation en réinsérant la littérature africaine dans le courant mondial des littératures reconnues. Ce sera fait ici à un modeste niveau, formule à ne pas prendre dans un sens étriqué.

Il vaut la peine de citer en entier la dernière phrase de la conclusion, qui éclaire le sens de l’ouvrage, modeste si l’on en croit le titre : « Tel semble la condition préalable de la décolonisation de la critique littéraire, démonter l’attitude de méfiance et rétive de l’institution universitaire africaine francophone, en analysant les représentations impérialistes et institutionnelles qui commandent cette posture africaine francophone défensive contre les théories postcoloniales ; une posture qui, par son silence, ressemble curieusement à la posture de répudiation, à un « grave déni d’instruction » dont sont encore victimes ces théories en France ».

Ramené à son véritable niveau, étant entendu ce qui précède, l’ouvrage est fort intéressant à lire. Si l’on adhère à l’idée forte de déghéttoïsation, l’on acceptera sans peine ces « Lumières postcoloniales » et l’on acceptera le déroulé des chapitres, lesquels appellent tous à discussion. Non pas qu’ils soient insuffisants mais parce que le lecteur dit « éclairé » dans les littératures africaines d’hier et d’aujourd’hui aura matière à nuancer, voire à contester telle ou telle analyse.

Malgré un titre modeste, un livre de combat. Libre au lecteur d’y entrer, pour ou non y participer.