Marga d'Andurain (1893-1948). Une passion pour l'Orient. Le mari passeport

Recension rédigée par Claude Briand-Ponsart


C’est un livre à deux voix qui attend le lecteur, celle de Marga d’Andurain, qui relate, dans Le Mari Passeport, les péripéties singulières, et parfois douloureuses, qu’elle vécut au cours d’un voyage vers et en Arabie Saoudite, et celle de sa petite-fille, Julie d’Andurain, qui réédite et commente cet ouvrage rédigé par son aïeule pour réfuter les accusations dont elle fut l’objet à l’occasion de ce périple. Après une jeunesse bercée par les souvenirs que son père égrenait, J. d’A. a endossé la démarche de l’historienne pour réhabiliter son aïeule, Marga d’Andurain, une femme complexe, libre, attachante, parfois déroutante.

Née à Bayonne dans une famille bourgeoise, dotée d’une intelligence vive et animée du désir de savoir, Marguerite Clérisse, devenue Marga après un séjour en Espagne, vécut une enfance et une adolescence turbulentes. À peine âgée de 18 ans, elle épousa un cousin, Pierre d’Andurain, qui partageait ses désirs d’évasion hors d’un milieu jugé conventionnel et étriqué. Après avoir séjourné dans plusieurs pays, le couple revint en France au moment de la guerre de 1914, au cours de laquelle Pierre fut blessé et réformé. En 1925, ils embarquèrent avec leurs deux enfants pour l’Égypte, où ils tissèrent des liens d’amitié avec des Britanniques, dont des membres de l’Intelligence Service, ce qui vaudra à Marga d’être suspectée d’espionnage. Lors d’une excursion à Palmyre en 1927, elle s’enthousiasma pour l’oasis, et la famille s’y installa malgré les difficultés administratives et l’hostilité des autorités françaises. Ils achetèrent l’hôtel local, le Zénobie, qui devint un lieu de séjour confortable pour les archéologues, dont H. Seyrig, Directeur des Antiquités de Syrie et du Liban, les membres de la « Croisière jaune » Citroën, des officiers et des touristes fortunés. Attirée par la vie des tribus locales, M. d’A. partageait parfois ses repas avec les nomades, dormait sous la tente, participait aux chasses et apprit l’arabe.

En 1933, deux rencontres fortuites la conduisirent à échafauder un projet qu’il est difficile de qualifier : audacieux, téméraire, dangereux, un peu fou (?). Il s’agissait de se rendre en Arabie Saoudite, d’abord à Djedda, étape obligée, avant de traverser le pays, passer par La Mecque pour y prendre part au pèlerinage, et rejoindre Bahrein, véritable but du voyage. Pour exécuter ce plan, l’idée de Marga consistait à se convertir à l’islam, contracter un mariage blanc avec un musulman originaire d’Arabie afin d’effectuer le périple en sa compagnie. Divorcée depuis plusieurs années pour des raisons financières, elle proposa ce rôle à un dénommé Soleiman, originaire de la ville d’Oneiza dans le Nedjd, au cœur du pays wahhabite, le « mari-passeport ». Le contrat fut conclu rapidement et, ni les réticences des autorités, ni les avis de proches qui la mirent en garde contre les risques encourus, ni les craintes de son fils qui lui conseillait de différer d’une année le projet pour maîtriser mieux l’arabe et les rites du pèlerinage, ne parvinrent à la dissuader. Et, bien qu’elle n’ignorât pas que l’accès à La Mecque était réservé à ceux qui se conduisaient en bons musulmans pendant deux ans, elle partit vers ce pays fermé où Ibn Saoud s’était proclamé roi l’année précédente.

Elle affronta dès lors des difficultés qui allèrent croissant jusqu’à l’interruption de l’aventure à Djeddah, et son emprisonnement. Après un départ rocambolesque pour échapper à la surveillance des autorités françaises, ils rejoignirent Damas, où elle espérait épouser officiellement Soleiman. Sans doute sur les conseils des autorités françaises, le consul nedjien refusa de célébrer le mariage et, après un bref passage à Beyrouth, ils gagnèrent la Palestine et Haïfa sous mandat anglais pour effectuer les cérémonies nécessaires. Là, en deux semaines, elle se convertit à l’islam en prenant le nom de Zeineb par référence à l’antique Zénobie et épousa son mari-passeport dans des circonstances insolites. Rendus à Jérusalem afin de se procurer un billet pour Djeddah, ils durent patienter. De caractère impétueux, elle faisait tout pour réduire la lenteur des démarches, mais ces contretemps lui donnèrent l’occasion de faire plus ample connaissance avec Soleiman, et ce qu’elle en perçut ne lui plut guère. Il ne jouissait pas d’une bonne réputation à Palmyre, où il n’était apprécié que pour sa connaissance du désert. Elle le décrit stupide, vaniteux, paresseux, intéressé par l’argent dont il espérait profiter en vivant à ses crochets et, surtout, nonchalant quant à la mise en œuvre de leur objectif. Il n’a sans doute jamais compris les enjeux, les motivations, la personnalité et les intérêts de Marga. Aussi mal assorti, le couple devait inévitablement attirer l’attention en raison du contraste entre le comportement attendu d’une épouse musulmane et cette femme volontaire, impétueuse, habituée à diriger. Excellente observatrice, elle narre avec précision les lieux et les personnages rencontrés, le déroulement de ses démarches, dépeint son impatience et son irritation face aux inerties administratives ou aux informations erronées.

Ils embarquèrent enfin sur un cargo à Port Saïd et Marga en profita pour perfectionner sa connaissance du Coran et elle écrit avoir éprouvé de purs moments de sérénité au cours de la traversée. L’arrivée à Djeddah signa la fin de l’aventure qui bascula progressivement dans le cauchemar. Il lui fut interdit de prendre la route de La Mecque et fut enfermée dans le harem du sous-gouverneur de la ville. Sa réclusion lui permit de décrire avec minutie la vie confinée du harem, avec ses rites, ses interdits, ses rares moments de gaieté, les liens qui se tissèrent avec les épouses, ses propres tentatives pour échapper à la surveillance qui l’entourait et reprendre contact avec les réalités occidentales. Puis, accusée d’avoir empoisonné son mari, probablement exécuté par des représentants du régime, menacée de lapidation, elle fut emprisonnée dans un cachot d’une saleté repoussante, plein de vermine, dont elle sortit, très affaiblie, après des interrogatoires éprouvants, grâce à l’intervention bienveillante du consul de France. Malgré cette issue heureuse, elle supposa que les services français n’avaient pas été étrangers à son échec et à ses tribulations.

Toute autobiographie pose la question de la mémoire, de la personnalité de la narratrice, des facteurs ignorés d’elle. Comme J. d’Andurain le rappelle, l’histoire ne peut prétendre à la Vérité, mais elle peut s’en approcher en précisant le contexte, en établissant des faits, en confrontant les souvenirs aux sources écrites, dont certaines, classées secret-défense, n’ont malheureusement pu être consultées. Des notes ponctuent le récit, apportant des précisions bienvenues, et une postface évoque les dernières années de la vie de Marga d’Andurain.

Une riche documentation photographique complète heureusement l’ouvrage et permet au lecteur d’accompagner cette femme exceptionnelle depuis son enfance jusqu’à la veille de son assassinat à Tanger en 1948.