Villes post-coloniales en Inde

Recension rédigée par Alain Lamballe


Si le lecteur ne se rebute pas de l’introduction absconse de cet ouvrage collectif de 141 pages, il découvrira l’évolution de quelques villes indiennes que les auteurs qualifient de post-coloniales mais qui, plus au moins anciennes, sont nées bien avant l’indépendance.

           Au début du livre, l’histoire des villes indiennes est effleurée. Une note de bas de page nous rappelle l’existence de villes dans la civilisation de l’Indus, contemporaines de celles de la civilisation de la Mésopotamie et l’existence de villes brahmaniques dans la vallée du Gange. Dans sa Grammaire des civilisations, Fernand Braudel évoque l’émerveillement de Ibn Battuta devant les splendeurs des palais de Delhi, capitale du sultanat du même nom mais que Mohammed Tughluq rasa et délaissa au profit de Daulatabad qui dut être abandonné à cause du manque d’eau. Quelques descriptions historiques faites par des Français sont évoquées : J. C. Perrin avec son Voyage en Indostan -1807 (publié en 1785), Anquetil-Duperron avec sa narration de Poona en 1758 et Élisée Reclus avec sa Géographie universelle de 1883. Ce dernier mentionne qu’hommes et bêtes vivent en promiscuité dans des villes où la ruralité reste présente. Pour François Bernier, la ville moghole n’est qu’éphémère et s’apparente à un camp militaire.

            Les Britanniques ont colonisé l’Inde autour de grandes cités. Mais, au moment de la décolonisation, l’Inde était restée avant tout villageoise. C’est ce qu’affirment Max Müller, l’indianiste allemand, qui, en fait, ne se rendit jamais en Inde et bien d’autres observateurs. Au cours des années 1920, Gandhi prôna la décentralisation politique et économique avec les panchayats, les conseils villageois. Nehru prit le contrepied. La partition le poussa à créer une ville nouvelle, Chandigarh, destinée à devenir la capitale du Pendjab indien, Lahore ayant été attribué au Pakistan.          

            Mumbai nous est conté en une trentaine de pages. Métropole industrielle, commerciale et des services, elle se veut cosmopolite et moderne. Son port en eau profonde lui a permis de supplanter Surat. Vers 1900, la peste dévasta la ville. C’est là que naquirent l’Arya Samaj en 1875 et le Congrès en 1885 et que furent édités des journaux prééminents. Le réseau d’écoles chrétiennes a facilité la promotion de la langue anglaise. Au moment de la partition, beaucoup de Sindhis se sont installés dans la ville. S’y sont ajoutés des migrants du Maharashtra, du Gujarat, du Tamil Nadu, du Kerala et de la plaine du Gange. Tous contribuent à faire de la ville un microcosme du pays. Les locaux représentent moins de 50 % de la population, devançant les Gujaratis (environ 20 %). La proportion des minorités religieuses dépasse la moyenne nationale. Les musulmans forment 18,5 % de la population de la ville, les chrétiens 4,2 %, les jaïns 3,4 % et les parsis un très faible pourcentage. Les industries manufacturières emploient une bonne partie de la main d’œuvre disponible. En 1953, la réorganisation des provinces selon des critères linguistiques fait l’objet de débats. En 1960, la Présidence de Bombay perd une partie du Maharashtra et du Madhya Pradesh actuels et la quasi-totalité du Gujarat d’aujourdhui. Une petite région de langue marathi est donnée au Karnataka ; elle fait l’objet de revendication. Une organisation nationaliste, la Shiv Sena, voit le jour en 1966 et défend les intérêts des Maharashtriens et leur langue. Elle s’oppose aux tamouls de haute caste, aux Gujaratis des castes marchandes et aux musulmans. Elle s’implante dans les milieux ouvriers. L’industrie cinématographique se développe dans les années 1970. La Shiv Sena, à l’origine dirigée par des élites subalternes, passe aux mains de la moyenne voire de la grande bourgeoisie. Au début du XXIe siècle, Mumbai (appellation adoptée en 1996) se dote de tours de luxe habités par de riches locaux mais aussi des expatriés et des touristes du golfe Persique. Aujourd’hui, la moitié des habitants de la ville vit dans des bidonvilles. Sept millions de déshérités s’y entassent, dont 800 000 dans le bidonville de Dharavi, au centre de Mumbai. Ils sont devenus des acteurs à part entière de la ville. Les investisseurs immobiliers s’intéressent à Dharavi. La municipalité veut reloger ses habitants mais proposent des logements très petits (28 m2). La politique du relogement a en définitive échoué. Les expulsés des bidonvilles détruits reviennent, refont des huttes et exercent une multitude de petits métiers. Ils sont certes courtisés par les partis politiques lors des élections mais n’arrivant pas à s’unir, leur influence reste marginale. La ville connaît de manière épisodique des violences intercommunautaires sur fond de crise économique.

           Ahmedabad, décrite en dix-sept pages, a une origine islamique comme son nom l’indique. Fondée au XVe siècle, dominée par une bourgeoisie hindoue et jaïne, la ville commerça avec l’Afrique de l’est et le Moyen-Orient. Les Marathes et les Moghols en eurent tour à tour la possession jusqu’à sa conquête par les Britanniques en 1817. Elle constitue depuis la fin du XIXe siècle un des fleurons industriels du pays, fondés par des locaux. Célèbre avec ses usines de textile qui ont relativement peu souffert de la concurrence britannique, elle avait acquis le surnom de « Manchester indien ». Le syndicalisme s’y est développé assez tard et malgré quelques grandes grèves, en particulier en 1895, se caractérise par la modération, contrairement à ce qui s’est passé à Bombay et Calcutta. Encore plus que les autres villes indiennes, elle se divise en quartiers habités exclusivement par une caste ou bien par des musulmans ou jaïns. Elle est devenue un des foyers de l’idéologie hindoue et a connu de graves troubles communalistes, opposant hindous et musulmans, notamment en 1985 et 2002 et caractérisés par un favoritisme de la police à l’égard des hindous. La bourgeoisie reste profondément indienne, pratiquant le gujarati et peu l’anglais et dédaignant l’habillement occidental. Depuis l’indépendance, l’industrie traditionnelle a chuté.

            Jamshedpur est la troisième ville étudiée. Vingt pages y sont consacrées. Fondée en 1919 par Tata, un parsi de Bombay, dans la région du Gange habitée par des tribus (Santal, Ho, Munda, Oraon), c’est une ville planifiée avec des quartiers riches et des banlieues d’ouvriers. Certaines tribus ont été christianisées par des jésuites mais la plupart reste animiste. Leurs membres employés dans les industries y sont souvent moins bien traités que les hindous. La ville a connu des grèves dans les années 1920 et 1930. Faisant aujourd’hui partie de la province du Jharkhand créée en 2000, elle reste dominée par la compagnie Tata. Comme Dhanbad, Jamshedpur s’est fortement urbanisée. Mais c’est Ranchi qui est devenue la capitale provinciale. Du fait des migrations, les tribaux se sont retrouvés minoritaires dans la nouvelle province. Ceux qui travaillent dans les mines abandonnent leurs coutumes ancestrales. Des incidents violents liés aux activités minières et sidérurgiques ont éclaté à Jamshedpur. Les conditions de vie des travailleurs se sont détériorées, les Tata ayant cessé d’être des patrons paternalistes. La pollution n’a fait qu’empirer. Des adivasis travaillent dans des mines illégales. Des écrivains santals défendent les droits des tribaux, parfois victimes d’expulsions de leurs terres sans juste compensation, pour construire des barrages et des usines et exploiter des mines (charbon, uranium). Ce sont dans les années 1930 qu’a été créé un alphabet pour écrire le santali, reconnu comme l’une des treize langues minoritaires de l’Inde en 2002. Des journaux en santali circulent dans les villages. Par ailleurs, les forces de sécurité indiennes, mais pas l’armée comme l’indique à tort l’auteur de l’article sur Jamshedpur, quadrillent la province pour traquer les maoïstes. La nouvelle province, instable sur le plan politique, gangrenée par la pollution, n’a pas amélioré le sort de ses habitants.

            En appendice sont reproduits sur vingt-huit pages des textes sur Calcutta extraits d’un ouvrage sur le Bengale occidental. Ils soulignent la paupérisation de la ville où des bidonvilles appelés bustees côtoient des gratte-ciels et qui s’étend sans planification en grignotant des terres agricoles. Deux millions de personnes vivent dans les bidonvilles et quelques 200 000 demeurent sur les trottoirs. Les satellites de la métropole fonctionnent mal ; les réseaux de transport vers le centre sont insatisfaisants. Les services urbains restent déplorables : manque d’accès à l’eau potable, d’hôpitaux, dysfonctionnement des réseaux sanitaires. Près de 40 % de la population urbaine sont analphabète, ce qui paraît surprenant alors que les Bengalis sont considérés comme des gens cultivés. Que dire alors des campagnes ?

             Le titre du livre est trompeur. Les villes étudiées ne sont pas des villes post-coloniales. Elles ont été créées bien avant. Et les pages qui leur sont consacrées concernent aussi bien et peut-être plus les périodes qui ont précédé l’indépendance. En réalité, les auteurs, parmi lesquels trois anthropologues, analysent autant et même plus l’histoire des provinces que celle des villes. Ils ne nous donnent pas une idée générale de l’urbanisation en Inde, une urbanisation qui n’a pas supprimé le système des castes. Or, ce pays compte aujourd’hui plus de 400 villes dont une douzaine de mégapoles.