Poulo Condore : un bagne français en Indochine

Recension rédigée par Jean Nemo


L’auteur est professeur des universités en histoire contemporaine. Sa relativement abondante bibliographie le confirme, il s’est spécialisé comme historien dans et de l’Océan Pacifique, plus précisément autour de la Nouvelle-Calédonie, mis à part quelques tentatives dans la science-fiction. Il est vrai qu’il est natif de Nouméa, raison majeure pour qu’il ait écrit sur la flore, la faune et l’histoire de sa grande île. Ou de proches contrées, tels Wallis et Futuna. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire romans et nouvelles. On notera cependant qu’il rédigea il n’y a guère un ouvrage solidement documenté sur « Un drame de la colonisation, Ouvéa, Nouvelle-Calédonie, mai 1988 ».

La 4ème de couverture informe le lecteur que l’auteur a commencé récemment à s’intéresser « à la société coloniale indochinoise », dont Poulo Condore fut l’un des éléments. Poubelles de la société de l’époque, les bagnes ont toujours eu mauvaise réputation, que ce fût en métropole ou en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie ou encore, dans les cas les plus extrêmes, dans la solitude, telle celle de l’Île du Diable. On a probablement oublié aujourd’hui que d’autres « bagnes » furent des chantiers où la main d’œuvre était constituée de bagnards, par exemple pour ouvrir des routes. Ce fut le cas notamment dans l’éphémère Territoire de l’Inini, Guyane, dans lequel des bagnards « annamites » (comme on le disait à l’époque), avaient été « exportés » de Poulo Condore. Il était difficile de s’en évader, sauf à risquer de s’égarer dans la forêt vierge.

La caractéristique de ce bagne ou lieu de rétention forcée est d’avoir été créé dès avant la colonisation, hypothèse issue des récits de quelques voyageurs européens qui parlent de « bagne féodal », d’abord cambodgien puis « annamite », hypothèse restant à confirmer. Plus sûrement, une autre caractéristique est sa longue survie dans la période coloniale et la période postcoloniale, car il est réputé comme étant « la plus célèbre prison américano-vietnamienne ».

Frédéric Angleviel dédicace son ouvrage à son épouse vietnamienne et à l’une de ses filles, ainsi qu’à « tous les acteurs des pièces dramatiques qui se sont jouées dans les bagnes coloniaux français ». En cinq chapitres, il évoque le « bagne d’avant, féodal ; il traite ensuite d’une « Bastille coloniale », des « prisonniers oubliés » dont certains ont cependant laissé un nom dans l’histoire de leur pays. Il évoque ou plutôt décrit les conditions dramatiques de détention et termine par « la plus célèbre prison américano-vietnamienne »

Si l’on parle aujourd’hui, en France, d’Indochine, les mots « Dien Bien Phu, congaï ou rizière » reviennent le plus souvent à l’esprit (encore que le terme « congaï » ne parlera vraisemblablement qu’aux plus âgés des lecteurs). Si l’on parle aux Vietnamiens de la période coloniale, c’est Poulo Condore, « le bagne dont on ne revenait pas » qui viendra en premier à l’esprit.

« Aujourd’hui l’un des plus importants lieux de mémoire des combats nationalistes et révolutionnaires, Con Dao [nom actuel de Poulo Condore] connaît un développement touristique important… », ainsi se termine l’introduction.

Frédéric Angleviel relève que les seules informations disponibles sur ce bagne sont incomplètes, insuffisantes, et partielles (documents journalistiques de l’époque, sur place pour un lectorat français et en métropole). Il espère dans sa conclusion que « de nouveaux témoignages [s’entend de Vietnamiens] seront un jour découverts, traduits et utilisés par les historiens ». Dans l’intervalle, à partir des archives et journaux français qu’il a pu retrouver, il livre des témoignages glaçants : des détenus entassés par cinquantaines dans des espaces prévus pour une trentaine de personnes, une mortalité élevée (« le bagne dont on ne revenait pas »). Mais aussi de l’humour …noir : un gardien « traitait en égaux les gardes indigènes et les détenus, et donnait à tous la même ration » ; conclusion de sa hiérarchie, « il n’a été qu’un mauvais gardien de prison ».

Dans sa conclusion, Frédéric Angleviel déclare notamment : « La grande hypocrisie qui présidait au fonctionnement de Poulo Condore fut de toujours mêler les prisonniers politiques (exilés ou déportés) aux condamnés de droit commun (transportés) et aux condamnés de la faim et de la misère (relégués) pour justifier et banaliser la mise hors circuit des opposants politiques…Pas de Las Casas, pas de Victor Schœlcher, pas de Victor Hugo, pas de Clémenceau pour Poulo Condore ni d’Albert Londres, hélas, qui mourut avant de s’y rendre ».

Frédéric Angleviel espère que le prochain ouvrage relatif à l’histoire de ce bagne « sera rédigé par un descendant de colonisé ». En attendant, on recommandera la lecture de l’ouvrage au lecteur qui aurait oublié sinon les guerres d’Indochine, du moins ce que fut le bagne de Poulo Condore. On notera que si les opinions de cet auteur se devinent sans peine, dans la condamnation de cette forme de répression, il a néanmoins rédigé plus qu’une chronique en y établissant de façon objective cette histoire oubliée des Français. Mais pas par les Vietnamiens d’aujourd’hui.