La guerre en miroir : conquête coloniale et pacification au Soudan occidental

Recension rédigée par Jean Martin


Patrick Royer enseigne l’histoire au Rensselaer Polytechnic Institute, l’un des établissements les plus cotés de l’État de New York. Il s’est acquis une certaine notoriété par sa contribution en 2001 à un ouvrage sur la résistance africaine à l’hégémonie coloniale dans le bassin de la Volta (West African Challenge to Empire, Culture and History in the Volta-Bani anti-colonial War, Ohio University Press)[1].

Le cadre de la présente étude se situe dans ce qu’il était convenu de  dénommer, à la fin du dix-neuvième siècle, les territoires militaires du Haut-Sénégal et Moyen-Niger puis d’être reconstitué sous le nom de territoire de la Sénégambie et du Niger (1902) puis de Haut-Sénégal et Niger (1904). Intégrés dans l’Afrique Occidentale Française, ces territoires ont par la suite été érigés en colonies, sous les noms de Soudan français, Haute-Volta, Niger. Ils forment aujourd’hui les républiques du Mali, du Burkina-Faso et du Niger. La zone étudiée ne concerne que la partie orientale du Mali, le sud du Burkina et le nord de la Côte d’Ivoire.

La guerre en miroir, c’est la guerre telle que l’ont faite d’une part les conquérants français, épigones de Faidherbe, (Gallieni, Archinard, Borgnis-Desbordes) et de l’autre les résistants africains dans la lignée d’Ahmadou et de Samory. L’auteur s’est documenté aux sources françaises classiques : archives militaires (Vincennes, Fréjus) et coloniales (Aix-en-Provence) mais les traditions orales africaines telles que rapportées par les griots n’ont pas été négligées ce qui donne une valeur particulière à cet ouvrage. Ce dernier est articulé en trois parties : 1/ Une étude générale des guerres de conquête avec un intérêt tout particulier pour la guerre dans les pays de savane de l’Afrique occidentale, 2/ Les péripéties de la conquête du Soudan occidental 3/ Les diverses méthodes de pacification avec une réflexion d’ensemble sur  le recours à la guerre comme moyen d’expansion à travers le monde.

Dans son introduction, Patrick Royer constate judicieusement que le recours aux armes dans la conquête de l’Afrique de l’Ouest n’était pas une fatalité et que la plupart des responsables politiques et même certains militaires étaient assez réservés à ce sujet. (On ne peut toutefois nier l’existence d’une coterie soldatesque en quête d’avancement et de médailles).

Dans le premier chapitre de la première partie (Guerres et société au Soudan occidental 1/ guerres d’empire), le lecteur trouvera d’intéressantes considérations sur les notions de guerre de conquête et de guerre de pacification ainsi qu’une comparaison entre la guerre coloniale et les autres formes de la guerre. Il se livre à une pénétrante analyse sémantique des termes guerre, rébellion, résistance, troubles, et souligne à bon droit les réticences des historiens à employer le terme de guerre (que l’on songe à la guerre d’Algérie si longtemps et si hypocritement déguisée sous le qualificatif « d’évènements »).

Un second chapitre « La technologie et les hommes » démontre, (si besoin était) l’évidente supériorité technique (et non technologique comme il est écrit abusivement) des armées françaises sur celles des résistants  africains. Il est suivi d’intéressantes remarques sur les armées de ces derniers et sur les méthodes de défense des tatas (forteresses en pisé).  Au chapitre quatre « Le pouvoir et le territoire » l’auteur nous rappelle que les grands résistants (espèce de seigneurs de guerre) africains (El Hadj Oumar Tall, Ahmadou, Othman Dan Fodio, Samory Touré etc) étaient eux aussi des conquérants et comme tels en concurrence avec les Européens.

Une deuxième partie intitulée : « Les guerres de conquête au Soudan occidental » déroule en cinq chapitres le film des évènements militaires. Le chapitre 6 montre bien comment les escales du Fleuve ont servi de relais à Protet, Faidherbe, Pinet-Laprade pour la pénétration dans l’intérieur. Là comme ailleurs le commerce est l’avant-garde de la pénétration coloniale.

Après les premières campagnes de Gallieni contre Ahmadou successeur d’El-Hadj Umar dans la région de Ségou, nous assistons aux débuts de la percée vers le Niger. Celle-ci fut laborieuse et Borgnis-Desbordes dut mener trois campagnes pour atteindre le Fleuve. Gallieni appliqua ensuite les méthodes de pacification qui lui ont valu sa célébrité : politique de la tâche d’huile, politique des races, (races conquérantes et races conquises) classifications évidemment périmées de nos jours.

La troisième partie a pour titre : « Guerre et pacification au Soudan occidental ».  L’auteur se livre à une analyse des méthodes de la guerre coloniale française sur les points de vue politique et militaire. Le chapitre 12 étudie les rapports entre conquête et pacification, celle-ci étant la conséquence et la suite logique de  celle-là. On trouve des notations très judicieuses sur l’attitude du conquérant qui souhaite établir une paix profonde et sur celle des résistants contraints de recourir à la guerre pour s’opposer aux envahisseurs. Selon Clausewitz et d’autres théoriciens, la pacification est considérée comme une « guerre minimale », poursuite de la conquête par d’autres moyens aussi longtemps que les populations ne se considèrent pas comme vaincues sur le plan militaire (p.390).

Au chapitre 13 : « L’art français de la guerre coloniale », l’auteur procède à une pénétrante analyse de la méthode Gallieni qui a déjà été évoquée plus haut, méthode qui implique une connaissance approfondie du milieu, dans le temps et dans l’espace.

Dans le dernier chapitre (14) « Conquête et civilisation » Patrick Royer nous propose une réflexion  philosophique sur les rapports entre la guerre et la richesse des nations  (utilité de la guerre, utilité de la terre) en s’appuyant sur les écrits de quelques penseurs du XIXeme siècle tels que Benjamin Constant, (pour qui la guerre n’est plus dans la nature de l’homme moderne !!!), Lamartine (pour qui elle n’est pas dans la nature de la République) Clémenceau et Jacques Novikov.

Trois biographies d’Africains complètent heureusement cet ouvrage : celle de Garan Modi Siré, grand chef Massasi, héritier des rois du Kaarta, qui s’était illustré dans les guerres contre El Hadj Umar et finit par se rallier aux conquérants français, devenant un allié de Gallieni puis de Borgnis-Desbordes. Il fut un temps question de l’installer comme sultan de Kita mais le gouverneur Canard s’y opposa en arguant qu’il était plus judicieux de l’employer à la protection de la route de Bafoulabé. Le capitaine Piétri estimait d’ailleurs que sa troupe d’auxiliaires bambaras faisait plus de bruit que de besogne. Garan mourut en 1889 sans avoir reçu de véritable rétribution de ses services.

La figure de Diossé Traoré est aujourd’hui révérée au Mali comme celle d’un grand résistant à la pénétration française. Issu de l’aristocratie du Bélédougou, il passa toute sa vie dans le village de Koumi où il s’était fait construire un orgueilleux tata. Il vécut d’abord en bons termes avec les Français puis ses relations avec eux devinrent de plus en plus tendues : au début de la première guerre mondiale, il s’opposa ouvertement au commandant du cercle de Bamako, Michel Dolisie, quand celui-ci entreprit, conformément aux ordres reçus, de lever 5000 tirailleurs dans le Bélédougou. L’épreuve de force était inévitable. Voyant son village encerclé par les troupes françaises, Diossé se donna la mort avec son fils ainé, en faisant sauter la poudrière, le 18 mars 1915.

Ibrahima Diaman Bathily, vétéran de l’expédition du Dahomey, fit une carrière de fonctionnaire indigène. Il avait pris part à diverses campagnes et obtenu la Légion d’honneur. Versé dans l’administration en qualité de commissaire de police en 1894 (mais ce point nous semble mériter vérification), il devint interprète du cercle de Bobo-Dioulasso en 1896. Sa carrière est justement comparée à celle de Wangrin, le personnage d’Hampaté Ba. Plus ou moins associé avec un administrateur brutal et corrompu nommé Maubert, il se livra à des spéculations immobilières. Finalement soupçonné de complicité de rébellion, il fut convoqué à Bamako. L’administration recommandait de l’affecter loin de Bobo-Dioulasso quand il mourut subitement en avril 1918. 

Une bibliographie très complète rendra de grands services au lecteur et un index facilitera la consultation de cet ouvrage. Si le plan n’apparaît pas toujours avec toute la clarté souhaitable, et si l’on peut regretter quelques répétitions, ce livre fourmille d’observations pénétrantes et d’analyses d’une grande richesse sur les guerres coloniales. Au risque de nous répéter, le recours à la littérature orale conservée par les griots lui donne un intérêt tout particulier.

[1] Ouvrage couronné par le prix Amaury Talbot de la Royal Anthropological Society.