Crise sucrière et misère populaire en Guadeloupe au début du XXe siècle : le rapport du conseiller Salinière sur la grève de la canne de février 1910

Recension rédigée par Jean-Marie Breton


Il faut savoir gré à la très active Société d’Histoire de la Guadeloupe d’avoir publié l’édition critique d’un des documents emblématique des luttes sociales ouvrières en Guadeloupe, le rapport du conseiller Salinière sur la grève de la canne de février 1910.

Le texte est présenté et annoté par Christian Schnakenbourg, professeur honoraire des universités, auteur par ailleurs, entre autres, d’une « Histoire de l’industrie sucrière de la Guadeloupe aux XIXè et XXè siècles, publiée en 5 volumes aux éditions l’Harmattan ».

Sous le titre « Crise sucrière et misère populaire en Guadeloupe au début du XXè siècle », l’ouvrage présente, in extenso, le texte du rapport Salinière, source citée par bien des historiens contemporains concernés par cette thématique, mais toujours de manière fragmentaire, alors que le texte original est très difficile à trouver dans les archives en raison de sa rareté. Le document qui a été utilisé par l’auteur serait d’ailleurs, selon l’édition critique, médiocrement imprimé, peu lisible et de rédaction confuse, mêlant celle de Salinière, avec les témoignages et des pièces annexes. L’édition critique  a donc eu le mérite de rendre ce texte lisible dans sa forme et accessible pour son exploitation.

Au croisement de l’histoire sucrière et de celle, agitée et parfois violente en Guadeloupe, des mouvements de protestation ouvrière, l’auteur de l’ouvrage introduit le document par les informations nécessaires sur le contexte de la crise sucrière mondiale provoquant une longue période de dépression des industries sucrières en Guadeloupe de 1880 à 1910. (Concurrence des autres iles à sucre et du sucre de betterave produit en Europe).

A mesure que les prix du sucre à la vente s’effondraient, les usiniers ont imposé à l’ensemble des travailleurs agricoles, simples journaliers, comme personnels de surveillance et de gestion des « habitations », ainsi qu’aux petits planteurs qui fournissaient une partie de la canne aux usines, tout en étant souvent eux-mêmes en même temps des ouvriers agricoles salariés, une aggravation considérable de leur situation, dans le but de compenser la baisse des profits de l’industrie sucrière.

Pour les ouvriers agricoles, lourde baisse des salaires, passage d’une rétribution à la journée à une rétribution à la tâche, allongement de la journée de travail, réduction en nombre de la main d’œuvre ; pour le personnel de surveillance, gestion et encadrement, pression et mise en concurrence pour obtenir d’eux qu’ils appliquent le maximum d’exigences sur le travail ouvrier ; pour les petits producteurs, baisse sévère du prix de la canne acheté par les usiniers.

L’ensemble de ces mesures eut pour effet de réduire à la misère toutes les couches de la population des travailleurs agricoles sous la pression du puissant syndicat des usiniers.

La colère populaire explosa au moment où les cours du sucre remontèrent à partir de 1908. Les salariés et les petits producteurs estimèrent qu’ils devaient en bénéficier, alors que la baisse des prix les avait réduits à la misère les années précédentes.

D’où la grève de 1910,  marquée par  des cessations de travail,  de nombreux incendies de champs de canne et diverses violences (dont quelques morts et blessés du côté des grévistes).

L’auteur précise que « La grève de 1910 n’est ni la plus longue ni la plus dure de toutes celles qui jalonnent l’histoire de la Guadeloupe. Elle n’est qu’une parenthèse dans une interminable succession d’exploitation, de misère et de souffrance ».

Un rapport sur les événements de 1910 fut  commandé par le Gouverneur Gautret à Alfred Salinière, Conseiller à la Cour d’appel de Basse-Terre, afin de comprendre les causes de ce mouvement et d’éviter qu’il ne se reproduise.

Alfred Salinière fut sans doute choisi en raison de ses qualités professionnelles reconnues, mais aussi parce que lui-même était proche des acteurs du mouvement, étant originaire d’une famille libérée de la servitude en 1848, et maîtrisant le Créole.

C. Schnakenbourg met en relief les qualités de ce travail du conseiller qui parcourut l’île de la Guadeloupe sur le terrain des luttes, recueillant les témoignages des travailleurs, du personnel intermédiaire d’exploitation, de petits planteurs, d’usiniers, de maires…

Au-delà des qualités de l’enquête, rigoureuse, et basée sur un échantillonnage complet, tant social que géographique, le rapport témoigne d’une empathie à l’égard de la détresse et des souffrances subies, sous le joug du système usinier tout puissant s’appuyant sur un syndicat déterminé et, si nécessaire, sur les forces de police et de gendarmerie pour la répression.

Salinière fustige l’intransigeance des usiniers et traite des responsabilités de la crise avec humanité et pertinence. Il propose de remédier à de possibles autres conflits par la fixation d’un commun accord d’un salaire minimal qui sera bonifié dans les périodes de hausse du prix du sucre et la mise en place de commissions d’arbitrage entre usiniers et représentants des travailleurs.

Le conseiller Salinière sera-t-il entendu ? Ce n’est pas évident : « Jusqu’à la guerre,  les rémunérations évoluent en dents de scie, en fonction des fluctuations du prix du sucre, mais même quand celui-ci augmente, les travailleurs doivent encore batailler pour arracher leur relèvement » (p 23) et de nouvelles grèves surviennent à partir de 1912.

En fin de compte, si, comme l’écrit l’auteur, cette grève de 1910 n’est pas la plus dure, parmi celles du XXè siècle en Guadeloupe, elle est, dans la mémoire collective, un marqueur souvent évoqué de l’histoire ouvrière de la Guadeloupe, grâce à ce rapport Salinière que C. Schnakenbourg et la Société d’Histoire de la Guadeloupe ont eu l’excellente initiative de « ressusciter » et de mettre à la disposition des chercheurs et des lecteurs.