Le djihad en Afrique du Nord et au Sahel : d'AQMI à Daech

Recension rédigée par Christian Lochon


Le Professeur Djallil Lounnas enseigne les relations internationales à l’Université marocaine Al Akhawayn. Spécialiste de la mouvance djihadiste, il développe dans ce livre quatre aspects de l’islamisme radical en commençant par la fondation d’Al Qaïda, qui, de l’Afghanistan, va générer des mouvements terroristes, dont Daech, lesquels vont s’étendre dans les États du Proche-Orient puis du Maghreb en gagnant le Sahel. Aujourd’hui, de Syrie jusqu’au Mali en passant par la Libye, ce sont les rivalités entre Al Qaïda et Daech et leurs clones respectifs que révèle l’auteur dans cet ouvrage particulièrement documenté.

Les slogans d’Al Qaïda, qui se dévoile en 1982, sont salafistes : la raison est réduite à la foi et au taqlid (lecture coranique littérale) érigé en dogme (p.36). Ce salafisme djihadiste puisé chez l’Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966) et le Pakistanais Abul Alaa Al Maoudoudi (1903-1979) influencent Oussama Ben Laden (p.40). En 1980, à Peshawar, le Frère Musulman palestinien Abdallah Azzam (1941-1989) dirige un Centre de recrutement qui rassemble des miliciens salafistes djihadistes, des Frères Musulmans et des Takfiris Excommunicateurs (p.65). Ainsi, l’Afghanistan devient le creuset de la révolution sunnite mondiale (p.14) qui se caractérise par l’appartenance volontariste à l’Umma (citée 64 fois dans le Coran) et donc la rupture avec son État d’origine (p.63). La méconnaissance religieuse, le manque d’éducation, la pauvreté, sont les atouts supplémentaires de la radicalisation. (p.122).

Al Qaïda au Maghreb (AQMI) se développe d’abord en Algérie avec le retour des rescapés  « afghans » qui vont constituer d’abord le GIA, Groupe Islamique Armé (p.22) avec Abdelmalek Droukdal qui organise des attentats suicides dans toute l’Algérie ; démantelé en 2003, il se transforme en GSPL, Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat puis en AQMI en 2007. Des dissidents, les Signataires par le sang organiseront l’attaque du site algérien gazier d’In Amenas en 2013 (p.19). La population crée des Groupes de Légitime Défense de 200 000 membres qui vont combattre avec l’armée nationale les terroristes (p.76). Malgré le vote de la Loi sur la Concorde Civile en 1999 qui ralliera beaucoup d’islamistes (p.90), une vague d’attentats-suicides reprendra en Algérie entre 2007 et 2012 (p.107). Puis les terroristes gagneront le Sahel.

En Libye, les miliciens, retour d’Afghanistan du GICL, Groupe Islamique de Combat de Libye en 2006, vont transformer le pays en Djihadistan après la mort de Kaddafi. En 2015, Daech assassine 21 ouvriers coptes égyptiens en Libye. En Tunisie, le GICT comme au Maroc le GICM, responsable des attentats à Casablanca en 2003 et en Espagne en 2004 (p.83) sont constitués de miliciens ex-afghans.

La présence d’Al Qaïda au Sahel est la conséquence des problèmes économiques régionauxqui font basculer dans la violence (p.141) des groupes d’Arabes, de Maures, de Touaregs, laissés pour compte, liés à l’économie parallèle des trafiquants de drogues venues d’Amérique du Sud transitant par le Sénégal et la Guinée Bissau (p.148-150), des passeurs de migrants, des preneurs d’otages européens (p.143). Pour ménager leur islamité, on dit aux Touaregs soufis que la cocaïne interdite par le Coran est permise contre l’Occident impie (p.153, 155) !

Au Mali, le Président Amadou Touré (2002-2012) inefficace et dont le régime est corrompu, est renversé en mai 2012 ; le Nord est conquis par les milices séparatistes touaregs, le MNLA (Mouvement National de Libération Azawad) qui se battent contre les nationalistes de l’AQMI et massacrent les militaires et les chrétiens maliens (p.186). L’État Islamique prend Kidali, Gao, Tombouctou (p.117). Les madrasas salafistes sont financées par le Golfe sans contrôle de l’État hôte (p.125).

AQMI expatriée au Mali va donc devoir composer avec les milices rebelles du Sahel, Ansar Dine, Azawad, Mujao et autres (p.25) ; AQMI devient sahélienne en abandonnant son algérianité (p.140) et en s’alliant avec le mouvement terroriste Ansar Din dirigé par Iyad Ag Ghali de la tribu maraboutique touareg des Ifoghas, Seigneur (p.139) qui fonde le Groupe pour le Soutien de l’islam et des Musulmans (GSIM). Mokhtar Bel Mokhtar, à la tête de terroristes algériens se lie avec les miliciens Azawad par des unions matrimoniales (p.128). Il quitte AQMI et se rapproche de MUJAO fondé par le Mauritanien Hamada Ould Khaïrou contre la suprématie des Algériens accusés de racisme. MUJAO invoque les sultans du XIXe siècle, Osman Dan Fodio, Cheikh Osman Tall, Amadou Cheikhou. (p.137)

L’Algérie, qui défend les Touaregs et refuse l’intervention européenne en lutte contre le terrorisme et l’immigration illégale (p.247), est opposée à la France et interdit le survol des avions militaires de l’Opération Barkhane. Néanmoins, le danger terroriste conduira Alger à fermer ses frontières avec le Mali et la Libye (p.129).

Al Qaïda et Daech sont en lutte par milices régionales interposées. Al Qaïda soutient un djihad défensif contrairement au djihad offensif de Daech (p.51) ; Zawahiri essaie de pactiser avec les Chiites mais Daech comme les Wahhabites sont antichiites. (p.52) ;Daech exécute beaucoup d’otages étrangers contrairement à Al Qaïda (p.59) ; Daech impose une territorialisation (ennemi proche) contrairement à Al Qaïda dont l’ennemi, l’Occident, est lointain (p.59) ; Al Qaïda recherche les alliances tandis que Daech veut imposer une allégeance califale (p.53). Au Sahel, les milices changent de camp selon les avantages acquis.

L’auteur rectifiera sans doute, p.49, que le termedjihad ne vient pas d’ijtihad  mais que c’est bien sûr ijtihad qui vient dedjihad, et corrigera, p.63, 3e paragraphe, ligne 3, un violent shiisme par un violent schisme. Une bibliographie abondante (p.261 à 272) et une liste bien utile des acronymes (p.273 à 276) complètent cette relation de la mouvance djihadiste internationale qui aura nécessité au chercheur des années d’investigations sur le terrain  et qu’apprécieront nos consoeurs et nos confrères africanistes.