L'Afrique dans les romans pour la jeunesse en France et en Allemagne, 1991-2010 : les pièges de la bonne intention

Recension rédigée par Jean de La Guérivière


Pourquoi se pencher sur les romans édités en Allemagne plutôt que sur ceux publiés en Angleterre, pays qui partagea le plus l’Afrique avec la France et le Portugal ? Un peu parce que l’Allemagne prit une grande part à l’exploration de ce continent avant que sa défaite de 1918 ne mette un terme à ses ambitions de colonisateur. Beaucoup parce que l’auteure, docteure en littérature comparée de l’Université Sorbonne Nouvelle, est une Congo-luxembourgeoise parlant la langue de Bismark. Son but : sortir de l’étude des romans coloniaux, oublier « la référence systématiquement citée » qu’a été Tintin au Congo dans la bande dessinée, pour examiner la production actuelle. Production caractérisée par la volonté de se distancer de l’héritage colonial et de « favoriser l’entente interculturelle » entre jeunes Européens et Africains, au risque de tomber dans « les pièges de la bonne intention » – sous-titre de l’ouvrage.

« J’ai lu tous les romans pour la jeunesse dans les bibliothèques municipales de Paris correspondant au mot-clé Afrique », assure Mme Malanda. Elle a beaucoup puisé dans les catalogues papier et en ligne des maisons d’édition allemandes vendant des romans « destinés à des lecteurs et lectrices de six à vingt ans ». Plusieurs tendances se dégagent de cette littérature. Il y a « les aventures humanitaires, dans lesquelles les héros venus d’Europe volent au secours des populations d’Afrique ou du ‘’tiers-monde’’ en général ». Il y a les romans de repentance où « la colonisation est montrée comme une action ayant porté atteinte à la nature et aux animaux sauvages ».  Ainsi lit-on dans Safari Nature, œuvred’Elisabeth Laird publiée par Gallimard Jeunesse et en « Folio junior » : « Tout était couvert de forêts ici, avant l’arrivée des Blancs. Ils ont abattu des arbres et construit des fermes. Ils organisaient de grandes chasses à l’éléphant et leurs amis venaient d’Europe, de l’argent plein les poches, pour s’amuser à tuer les éléphants. »

Après une minutieuse bibliographie, Mme Malanda donne une « liste des ouvrages classés par pays où se déroule l’histoire », plus les pays indéterminés. De Millie in Afrika au Chimpanzé orphelin, on se dit qu’il fallait vraiment avoir envie de prouver quelque chose pour consacrer tant de journées à cette littérature-là. Ce quelque chose c’est « l’écart entre l’intention axiologique et l’impensé du texte », car « l’idéologie colonialiste est largement condamnée par la doxa actuelle, mais elle n’est que très rarement déconstruite ».

À ce degré d’intellectualité, le passage du vocabulaire « pour la jeunesse » au langage des postcolonial studies est proprement vertigineux.