Dien Bien Phu : la fin d'un monde

Recension rédigée par Jean Nemo


Relativement récente (2011), la maison d’édition affirme être ouverte à tous les auteurs «qui ont quelque à dire sur notre contemporain», notamment en histoire. «Loin des discours officiels comme militants». Autrement dit, de l’originalité, éventuellement, de la sincérité avant tout.

C’est donc ainsi que le lecteur doit aborder l’ouvrage sous revue. Á vrai dire, à moins d’avoir un âge relativement avancé ou des raisons personnelles d’en avoir gardé la mémoire, qui aujourd’hui encore se souvient des péripéties de la bataille, des erreurs stratégiques qui ont définitivement mis fin aux tentatives postcoloniales françaises de maintenir une certaine tradition d’Union française ? Et qui ont annoncé sans véritable délai la Toussaint algérienne, l’indépendance du Maroc et de la Tunisie, puis celle, accélérée et à leur surprise, des États africains subsahariens.

«La fin d’un monde», donc. D’autres signaux d’alerte n’avaient-ils pas résonné en même temps, voire bien plus tôt : Sétif en 1945, Um Nyobé en 1955, Madagascar en 1947, Sakiet Sidi Youssef en 1958, et tant d’autres drames d’une décolonisation inéluctable et mal comprise, mal engagée par la «Métropole». Ceci dit, choisir une défaite militaire, symbole d’une «fin d’un monde», n’est pas absurde.

Il est vrai que la guerre française d’Indochine ne passionnait guère les foules dans cette «Métropole», car menée par des militaires de carrière et quelques mercenaires locaux, alors que le contingent fut massivement mobilisé en Algérie. Il est vrai également que la chute du camp retranché provoqua un choc dans l’opinion publique française qui entérina sans enthousiasme particulier les accords de Genève, lesquels mirent fin à cette guerre néo coloniale. Il est toujours vrai que cette bataille meurtrière pour les deux adversaires fut l’un des sièges militaires les plus importants d’après-guerre.

Il est vrai encore qu’une assez abondante bibliographie (y compris celle de l’adversaire de l’époque, notamment du général vainqueur, Giap) a ensuite commenté à la fois le choix stratégique de la cuvette et les détails de la bataille. L’ouvrage sous revue s’y ajoute donc, il est temps d’en rendre compte.

Quelques mots tout d’abord sur l’auteur.

Pierre Journoud a soutenu en 2007 une thèse intitulée «Les relations franco-américaines à l’épreuve du Vietnam entre 1954 et 1975 : de la défiance dans la guerre à la coopération pour la paix». Depuis, il a publié ou co-publié plusieurs ouvrages sur Dien Bien Phu, animé des colloques sur le même sujet ou celui des relations franco-américaines à propos du Vietnam. Il a également traité de la guerre de Corée. Comme le dit la quatrième de couverture, il enseigne actuellement à Montpellier.

L’avant-propos rend grâce à des anges, tous féminins. La première d’entre elles, Geneviève de Galard, est devenue célèbre en son temps et sans doute encore aujourd’hui. Moins connues de la postérité, celles qui du côté vietminh, par dizaines de milliers, volontairement ou sous la contrainte, «travailleuses civiques», assurèrent les transports et l’intendance. Du côté français les prostituées du BMC (le sigle parle de lui-même) et quelques rares autres vietnamiennes ou villageoises des environs qui se transformèrent en infirmières dévouées dont le sort après la bataille fut mystérieux mais sans doute peu enviable.

L’ouvrage lui-même est divisé en six chapitres respectivement intitulés «L’art de la guerre au Vietnam», «La bataille», «Un stratagème «sino-vietnamien»», «Une crise franco-américaine», «Le «14 juillet de la décolonisation»», «Du mythe à l’histoire». Énumération utile car elle démontre l’approche voulue par l’auteur.

Dans une introduction offensive, l’auteur affirme que «la mémoire, dont l’histoire doit s’enrichir sans cesse, est toujours tentée de prendre les historiens en embuscade», langage guerrier qui sied bien à une histoire de bataille. Il dit donc qu’en attendant l’ouverture d’archives encore aujourd’hui en partie inaccessibles, une étape doit être franchie vers une «écriture franco-vietnamienne», objectif plus modeste qu’il assigne à son ouvrage. Étape donc, non définitive. Mais un «évènement-matrice».

Le premier chapitre rappelle ce que furent dans l’histoire les stratégies et comportements des ancêtres des Vietnamiens d’aujourd’hui, notamment menacés, ce longuement, par le voisin chinois : en partie inspiré par la culture militaire de celui-ci, l’art et les raisons de la guerre sont finalement mal connus des occidentaux, voire des historiens vietnamiens, malgré les écrits déjà anciens de Paul Mus («Sociologie d’une guerre»), plus récemment les écrits présentés par Philippe Papin d’un classique vietnamien du XVème siècle, «Écrits à l’Armée de Nguyen Trai», «qui mit un terme, après dix ans de guerre, à une domination très dure de la Chine des Ming…». Soit un «patrimoine stratégiste spécifique». Pour qui connaît, même superficiellement, l’histoire du Vietnam, il est un peu surprenant qu’ici ne soient jamais citées les très célèbres sœurs Trung, héroïnes tenant tête avec succès aux appétits de l’encombrant chinois, au début de notre ère. Non plus que les rivaux voisins, thaïs et autres ethnies montagnardes, soumis ou restés ennemis dans la longue durée.

On insiste sur ces remarques car à la fin du chapitre, l’auteur souligne le poids de cette tradition du «Dai Viet», ancêtre du Vietnam, mêlant guérilla, fermeture des villages, négociations, sur la formation d’Ho-Chi-Minh «le stratège» et de Giap «le chef de guerre» qui débuta journaliste clandestin. On notera, ce que ne fait pas l’auteur dont ce n’était pas l’objectif, que quelques officiers français de l’époque se firent les hérauts des «hiérarchies parallèles», celles qui en marge des structures villageoises classiques, influencent celles-ci au point de leur faire jouer un rôle sinon révolutionnaire, du moins subversif. Et les rattachant de même dans une longue tradition.

Le chapitre suivant constitue une sorte de journal, de témoignages de nombreux participants à la bataille, des deux côtés, entremêlant rapports saisis par les uns et les autres, récits de morts, correspondances de ceux qui vont mourir – et même un mariage célébré sous le feu... Aucun des deux adversaires n’avait prévu une aussi longue durée de la bataille, ils commirent chacun de leur côté des erreurs qui ne furent fatales qu’aux Français (dans lesquels on inclut évidemment les légionnaires, les troupes coloniales de couleur). Et, impressionnant, ceux-ci obligés de rejouer pour la propagande «la victoire mise en scène» par les Soviétiques et le Vietminh. Par de malheureux acteurs ramenés de leurs camps de détention, dont le général vaincu, de Castries.

Le troisième chapitre, «Un «stratagème sino-vietnamien»» retrace les péripéties des relations sino-vietnamiennes. Pour la bataille proprement dite, le Vietminh avait peu écouté les «conseillers» chinois. Par la suite, ce sujet est devenu tabou, le Vietnam nouveau s’emparant de la victoire comme symbole national alors que la Chine la faisait sienne, après la Corée encore en 1978. Dans des versions plus modérées, celle-ci ne revendique que son «soutien». En fait, ce chapitre expose surtout les démarches stratégiques qui ont conduit les autorités françaises, civiles et militaires à vouloir tendre un piège au Vietminh, ce pour «une sortie honorable» de la guerre, pour éviter une offensive vietminh dans le delta tonkinois (comme on disait encore à l’époque), pour hâter la formation d’une armée nationale vietnamienne et pour convaincre les Américains d’apporter un appui financier et logistique.

Le quatrième chapitre, «Une crise franco-américaine», rappelle les ambiguïtés des rapports entre les deux pays. Il va jusqu’à suggérer que la bataille fut également une défaite américaine. Les USA avaient en effet également sous-estimé les capacités du Vietminh et failli s’impliquer directement (guerre froide oblige). Il est même ici évoqué les hypothèses, évidemment non suivies d’effets, d’un «prêt» à la France de deux bombes atomiques… Ceci pour éviter que le Vietnam ne devienne communiste.

Dans son cinquième et avant-dernier chapitre, «Le «14 juillet de la décolonisation»», outre ici encore quelques évocations d’aventures personnelles, l’auteur rappelle le score absolu (560 voix pour et 9 voix contre) obtenu par Mendès-France à l’Assemblée nationale, le rôle déterminant de l’homme, et bien entendu, les accords de Genève. Et le «pacte de Manille», rassemblant, sur impulsion américaine, des États d’Asie et du Pacifique hostiles à la Chine communiste, pacte auquel la France se rallia pour «sauvegarder son rôle en Asie». Tout comme les tentatives du SDECE français, plusieurs mois après la bataille, d’envoyer au Nord Vietnam, des propagandistes… Ainsi que les échanges de populations entre Sud et Nord Vietnam, «opérations Exodus», notamment l'envoi vers le sud de nombreux catholiques.

Exceptionnellement, ici un souvenir personnel. Une barque transportant deux ou trois dizaines de personnes, des catholiques, avait échoué sur un banc de sable. Quelques officiers français, chargés avec leurs homologues vietminh de la transition, avaient tenté en vain de demander à des navires de guerre français, au large et hors limites maritimes, de se porter à leur secours. Ce qu’ils refusèrent, arguant des accords de Genève. La marée montant, ces quelques dizaines de catholiques périrent noyés sous les yeux de centaines de personnes auxquelles les autorités vietminh avaient interdit d'intervenir pour les sauver.

Cette dramatique anecdote fermée, le chapitre se conclut sur la relève par les Américains du leadership autrefois français. Car une nouvelle guerre se profilait en Algérie…les «rebelles» algériens ayant compris la leçon. D’où le terme de «matrice». Mais aussi par le rappel des exactions des troupes françaises depuis 1945, nombreuses et bien documentées.

«Du mythe à l’histoire», chapitre de clôture. Soit l’instrumentalisation de l’histoire, dans d’autres conflits dont les intervenants promettent qu’ils se dérouleront sans Dien Bien Phu…Une vraie bataille concluant un long conflit sans front, à l’adversaire évanescent. Ou comment faire d’une lourde défaite un mythe glorificateur. Geneviève de Galard est reçue comme un chef d’État à Washington. De même du côté des vainqueurs, le mythe l’emporte souvent sur l’histoire.

Depuis les années 1980, du côté vietnamien, on s’efforce de redonner de l’histoire au mythe, en évoquant les purges et autres persécutions perpétrées dans le temps par le régime. Pour la France, on n’en serait, à croire l’auteur, qu’aux «premiers balbutiements», tant les archives du PC que celles plus officielles du Ministère de la Défense restent inaccessibles.

La conclusion, intitulée «Conciliation, réconciliation», insiste tout d’abord sur l’apparition de l’histoire vs la mémoire, notamment celle des combattants. Ainsi que le rapprochement d’anciens combattants, déjà ancien, allant vers la réconciliation. Il est rappelé la visite de François Mitterrand, le film de Schoenderffer, la place importante qu’a joué la littérature française dans la formation des anciens du Vietminh, les Ho-Chi-Minh et Giap notamment.

L’appareil critique est de bonne qualité, la lecture de l’ouvrage est parfois difficile, tant sont ici mêlés histoire globale et témoignages personnels. Ce n’est pas ici une critique sur le fond.

Quant aux «thèses» soutenues, elles seront utiles au lecteur généraliste, elles susciteront plus de matière à discussion de la part du lecteur plus averti.