Louis Massignon : de l'art des mots au goût de Dieu

Auteur Jacques Keryell
Editeur Chemins de dialogue
Date 2018
Pages 211
Sujets Massignon, Louis (1883-1962)
Biographie
Cote 62.580
Recension rédigée par Christian Lochon


M. Keryell est déjà l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à ce Professeur au Collège de France qui domina l’islamologie savante dans les années 1950, comme Louis Massignon l’hospitalité sacrée (1987), Jardin donné Louis Massignon à la recherche de l’absolu (1993), Louis Massignon le miracle de Bagdad (2010) et il avait participé au livre collectif Louis Massignon et ses contemporains (1999). L’auteur présente ce dernier ouvrage comme « un témoignage de vie, nourri de toutes ces rencontres, ces amitiés… grâce à Louis Massignon » (p.27) car « J’ai cru bon, une fois encore, de réunir ici d’autres présentations le plus souvent orales et inédites » (p.23).

Déjà, au lycée Louis-le-Grand, le jeune Louis Massignon, condisciple d’Henri Maspéro, s’intéresse à l’Orient. Son D.E.S. portera surle voyageur arabe du début du XVIe siècle, Léon l’Africain au Maroc. En 1906, il est pensionnaire à l’IFAO du Caire. En 1907, il se rend à Bagdad, loue une maison près de la famille de lettrés Aloussi Zadeh dont il devient l’ami et entreprend des fouilles archéologiques à Nadjaf, Hilla, au château abbasside d’Ukheïder. Reprenant le bateau à Kout el Amara, déshydraté, il subit une crise violente de paludisme au début mai 1909; hospitalisé à Bagdad par le Consul de France, il traverse le désert avec le Père carme Anastase et rentre à Marseille par Alep et Beyrouth. Cette expérience le conduira  toute sa vie vers le mysticisme (p. 33 à 38). L’année universitaire 1912-1913, il est chargé de cours à la nouvelle université du Caire, Fouad Premier, dispensant un enseignement consacré au langage arabe de la philosophie et des sciences (p.43). Professeur suppléant au Collège de France en 1919, il est titularisé en 1926, dispensant le cours de sociologie et de sociographie musulmanes qu’il assurera jusqu’en 1954. En 1922, il avait soutenu sa thèse sur Al Hallaj, le grand mystique musulman du IXe siècle, auquel il s’était intéressé lors de son séjour irakien (p.45) et duquel il parlait ainsi « si j’ai une action en France d’Outre-Mer et en islam, je la lui dois » (p.46). Sa puissante sensibilité sera « dissimulée par un discours savant » (p.73) et « son écriture, si souvent énigmatique, anagogique, est comme un voile qui tout à la fois dissimule et révèle » (p.123). M.Keryell commentant le style de Massignon a cette jolie formule : « ses écrits fulgurent comme autant d’éclairs prophétiques » (p.111). Il considère Massignon comme un mystique qui fait l’expérience douloureuse des profondeurs de Dieu (p.99). Daniel Massignon a confié à l’auteur qu’il avait vu son père en lévitation durant une messe qu’il célébrait (p.103).

C’est donc le mysticisme musulman qui l’attirait comme la place que, dans les arts de l’islam, prennent le miroir, reflet de l’homme et la coupe, symbole du cœur de l’homme, lui-même miroir de Dieu (p.79). La beauté est sacrée en islam et sa contemplation sacralisante. C’est en tout cas au service du rapprochement avec l’islam que ce croyant non-musulman  a mis sa prodigieuse érudition. En 1929, il fonde l’Institut des Etudes islamiques ; il deviendra Président des études iraniennes en 1947. Il montre que Dieu, dans le Coran est nommé 71 fois comme « Al Ghaffar » (Le Pardonneur) et que le texte sacralisé utilise des termes anthropomorphiques : le visage, la main, le trône, divins rapprochant ainsi le Créateur des créatures (p.116). Il assure qu’il existe en islam des valeurs religieuses, culturelles et humaines d’ordre universel (p.179).

Dans une université souvent laïciste, sa personnalité d’intellectuel catholique lui aura été  reprochée jusqu’à maintenant. Sa correspondance avec Claudel, confident et ami (p.41) et avec Charles de Foucauld (p.54) le conduira à devenir tertiaire franciscain. En 1934, il fonde à Damiette la Badaliya, petit groupe de personnes solidaires rassemblé dans une vocation d’intercession, de substitution (p.49). Avec Mary Kahil, qu’il avait connue en 1912 en Égypte et dont le père était un riche propriétaire terrien d’origine syro-libanaise, il avait ainsi redécouvert une valeur fondamentale du christianisme. A Rome, Louis Massignon aura joué un rôle déterminant dans les documents conciliaires de Vatican II relatifs aux religions non-chrétiennes (p.54). M. Keryell cite ces passages qui reflètent la pensée de l’éminent islamologue : « L’Eglise regarde avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un… Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa mère virginale Marie… Ils attendent le jour du Jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités » (p.55). Massignon obtiendra du Pape Pie XII l’indult pour passer en 1949 au rite melkite, qui admet les prêtres mariés (p.64) et de ce fait, il deviendra discrètement prêtre melkite. En 1954, il découvrira grâce à sa fille ethnologue une chapelle bretonne, à Vieux Marché près de Plouaret, consacrée aux Sept Dormants d’Ephèse, sept jeunes chrétiens martyrs sous Dioclétien, et dont la légende apparaît dans la sourate XVIII du Coran où elle est interprétée comme symbole du dogme de la Résurrection. Massignon créa donc en ce lieu un pèlerinage annuel islamo-chrétien (p.147). J. Kerryel consacre un chapitre au déroulement du pèlerinage de 1996 qui correspondit à l’assassinat par des terroristes de l’évêque d’Oran, Mgr. Pierre Claverie et de son chauffeur Mohamed et rappelle qu’en cette année 2018, Mgr Claverie et dix-huit religieuses et religieux dont les moines de Tibherine, assassinés en Algérie ont été béatifiés (p.159).

L’avant-dernier chapitre intitulé Ce que j’ai reçu de Louis Massignon est bien utile pour rappeler aux admirateurs de Massignon, dont je suis, qu’il est actuellement peu cité, peu lu, peu compris. L’Association des Amis de Louis Massignon a dû mettre fin à son existence par faute d’adhérents en 2017. Or, l’académicien égyptien Ibrahim Madkour avait affirmé lors d’un Colloque à l’Unesco que « notre pauvre monde en fraternité et en intimité a besoin de Massignon » (p.188). Il faut louer M. Jacques Keryell de le révéler courageusement à chaque page de son ouvrage de disciple averti. Des photos (p.191-195) et la bibliographie (P.197-204) le complètent utilement.