Le Maroc du protectorat à l'indépendance, une mémoire réussie ?

Recension rédigée par François Besson


Dirigée par Monsieur le Ministre Frédéric Grasset, la fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie a ouvert cette journée d’études sur :

«  Le Maroc du protectorat à l’indépendance : une mémoire réussie ».

Monsieur Hubert Védrine note l’histoire particulière du Maroc basée sur des relations humaines exceptionnelles, citant l’action de Galliéni et Lyautey. Vieux et grand pays, le Maroc a connu depuis l’indépendance plusieurs crises dans ses relations avec la France mais la volonté de préserver l’amitié franco-marocaine l’a toujours emportée.

Monsieur Fédéric Grasset rappelle le discours de Tanger en 1947 où le Sultan réaffirme la volonté émancipatrice du pays, après le Manifeste de l’Indépendance du 11 Janvier 1944 et le soutien du Monarque à l’Istiqlal. Cette position se place entre l’appui de principe des États-Unis à l’émancipation marocaine et les entretiens avec le Général de Gaulle qui fait du roi un nouveau Compagnon de la Libération.

Cette situation se heurte cependant à trois oppositions : celle de l’appareil sécuritaire du Protectorat, celle de la communauté française et celle des changements politiques en France.

Dans un Maroc en crise économique et divisé, le discours de Tanger s’inscrit dans une sociologie complexe présageant des actes de violence. Pour un retour au calme Paris nomme le Général Juin comme Résident puis le Général Guillaume. Une campagne est lancée par des caïds pour affaiblir le sultan, l’exiler et le remplacer par Moulay Arafa. Des oppositions se manifestent. Attentats, émeutes, changements de Résident Général créent un climat qui permettra le départ de Moulay Arafa et le retour du Sultan le 16 Novembre 1955.

Monsieur l’Ambassadeur du Royaume en France se félicite de l’évolution heureuse des relations entre la France et le Maroc et insiste sur ce « devoir de mémoire » commun aux deux pays. Pour lui, le Protectorat est une parenthèse avec des moments forts grâce à Lyautey, le monarchiste qui respecte la foi des Marocains et leurs institutions, le visionnaire qui lance la modernisation du pays et le stratège militaire qui ramène la paix.

Au cours des deux conflits mondiaux, la participation des soldats marocains aux côtés des soldats français crée une vraie fraternité d’armes.

Enfin, avec le parcours vers l’Indépendance c’est la construction d’un Maroc moderne, la récupération des territoires encore occupés et la transition heureuse entre experts des deux pays. Comment préserver et nourrir la singularité de la relation France-Maroc en considérant la convergence des intérêts et la protection de cette relation contre toute sorte de nuisances ?

Madame Julie D’Andurain, universitaire, met en avant le poids de l’armée comme colonne vertébrale qui accompagne le Makhzen, à savoir l’entourage du roi.

Le Maroc est divisé en tribus, ce qui impose au Sultan de quitter son palais avec tout son entourage pour entrer en relation avec ses caïds, récolter l’impôt, voire faire une démonstration de force.

Les Occidentaux commencent à s’intéresser à ce pays dont l’organisation voit s’opposer modernité et tradition. Pour eux, cette anarchie locale fait du Maroc «l’homme malade de l’ouest» que se disputent Français, Anglais et Espagnols. L’ouverture du pays aux Occidentaux à Tanger ne fait pas l’unanimité. Les intrigues des puissances se précisent et le développement d’une armée et d’une police moderne devient une nécessité, d’où des emprunts pour équiper et payer les soldats auprès de Paris et de Londres.

Garant international des accords de Puissances, l’acte d’Algésiras en 1906 concrétise ces décisions qui lient en un seul ensemble douanes, police et armée, entrainant la disparition des caïds et l’augmentation des officiers blancs. C’est dans le cadre d’un Makhzen renforcé que le Général Lyautey n’oubliera pas de rappeler le rôle religieux du Sultan.

Pour Monsieur Arnaud Teyssier, haut fonctionnaire et historien, il faut parler du modèle lyautéen au Maroc.

Lyautey, ceux sont des premières expériences en Indochine, à Madagascar et en Algérie, avec une connaissance de la langue et la perception de l’importance du fait religieux. Il arrive à Casablanca en 1912 pour sauver les débuts difficiles du protectorat dans ce pays singulier.

Pour pacifier le Maroc, il faut rendre au Sultan son autorité et redonner confiance aux élites. Il veut que le protectorat soit une «  organisation qui marche ».

Dans le contexte nouveau de l’après-guerre, l’idée s’impose partout du droit des peuples à disposer d’eux–mêmes. Il ne veut pas «d’administration directe» et ne surtout pas laisser cette jeunesse active sans emploi car elle pourrait bien retourner un jour son énergie inoccupée contre la France.

Monsieur Omar Saghi, politologue et écrivain, voit dans «Le dualisme marocain, un inconscient lyautéen». Dualisme culturel entre le modernisme tapageur et conservatisme intérieur. Dualisme économique où d’hyper-développements submergent une économie autarcique et sous productive. Dualisme politique avec l’influence du palais auprès de tout responsable. Et c’est Lyautey qui va faire le lien pour la bonne marche de l’ensemble.

A la veille du traité de Fès de 1912, le Maroc est un pays fermé. Mais, des hommes nouveaux apparaissent dans un environnement changeant montrant que la réalité du pouvoir est ailleurs, ce qui permettra aux Français de ramasser les fragments dispersés de la souveraineté chérifienne.

En consolidant le chérifisme, Lyautey est à contre-courant avec les idées du moment qui voient la destruction des empires et la fin du califat d’Istanbul. Le trône chérifien est épargné, montrant la justesse de ses idées.

Au Maroc, il veut conserver une économie traditionnelle qu’il juxtapose à une économie moderne. En fait, il ne veut pas d’un modèle colonial algérien.

Le Maroc est aujourd’hui le pays qui juxtapose le dernier cri technologique et les lacunes en termes de santé publique, d’éducation nationale ou d’intégration socio-économique.

Pierre Vermeren, universitaire, aborde le problème de l’armée française et du Maroc de 1952 à 1962.

Les Forces Armées Royales ont été créées en 1956 et l’armée française n’a quitté le pays qu’en 1961.

La déposition du Sultan a suscité bien des troubles mais l’armée qui tient le pays est un gage de la stabilité du pouvoir sultanien.

Au retour d’exil du roi, des officiers marocains issus de l’armée française vont assurer la transition, permettant ainsi une bonne collaboration avec leurs homologues français.

Le 2 Mars 1956, la nouvelle armée marocaine est créée avec l’aide du Colonel Oufkir, en bonne intelligence avec l’armée française. Des accords privilégiés démontreront la complémentarité entre la fonction militaire et la fonction policière, et leurs homologues français et américains. L’armée française se trouvera engagée dans de délicates opérations à l’intérieur ou aux frontières du Maroc.

Les événements d’Algérie et le soutien du sultan au FLN posera problème à l’armée française. Comme la Tunisie, le Maroc servira alors de base arrière à la rébellion et notamment à ses chefs.

Parler de «mémoire réussie» de la décolonisation marocaine est difficile à établir dans le domaine militaire du fait d’affrontements entre Marocains et Algériens dans le champ de l’armée française encore présente dans le sud algérien.

Monsieur Guillaume Denglos, lui aussi universitaire, étudie pour sa part la crise franco-marocaine et les Etats-Unis.

La crise franco-marocaine a débuté avec le discours du Sultan à Tanger en 1947. Le débarquement américain en Novembre 1942 va chambouler le jeu politique, favorisant l’émancipation progressive du sultan, la renaissance des partis nationalistes sans oublier les acquis que les Etats-Unis ont obtenus au Maroc au début du xix siècle.

En 1786, un traité de paix et d’amitié particulièrement favorable aux Américains avait déjà été signé, si bien que l’avènement du protectorat posa problème à Washington.

La deuxième guerre mondiale va amener un retour des Américains vers ce Maroc stratégiquement placé. Au cours de la conférence d’Anfa en Janvier 1943 permettant aux Grands de se rencontrer, le Président Roosevelt aurait évoqué un accès du Maroc à l’indépendance.

De 1943 à 1946, les nationalistes tentent d’internationaliser la question marocaine mais la réaction américaine est d’autant plus modérée que les Américains ont besoin de la France devant le péril soviétique :

- Ces derniers vont appuyer la présence française en Afrique du Nord

- S’assurer de l’amitié des peuples maghrébins en faisant pression sur la France pour des réformes «libérales»

 - S’assurer du maintien des bases militaires et des avantages économiques

Pour la première fois, le sultan demande la fin du traité de Fès, ce qui lui est refusé,  accélérant la crise entre les deux pays. Avec l’aide de la Résidence, le pacha de Marrakech s’emploie à le renverser.

Les Américains approchés sont contre cette déposition et ne soutiennent pas la France. L’arrivée d’Eisenhower à la présidence des Etats-Unis n’y changera rien. Ils soutiendront par contre la politique d’Edgard Faure permettant le retour du Sultan et le soulagement de Washington.

Monsieur Hassan Aourid, politologue et universitaire aborde le cas du Maroc dans le contexte du Maghreb.

Il faut continuer à mieux se connaître pour aller vers l’avenir.

Le Maroc c’est le legs du Protectorat et l’œuvre de Lyautey mais c’est aussi un Maroc pluriel, un Maroc fondamentalement berbère. Le Maroc a une vieille histoire, associée à celle de l’Afrique du Nord. Le Maroc est arabe mais avec une forte proportion qui parle berbère.

Que fallait-il faire du protectorat ? Le rejeter ? Le Reproduire ? Non il fallait se l’approprier.

C’était un modèle issu de plusieurs sources et expériences, notamment de Lyautey. Il y avait un Maghreb français et une certaine intimité avec les Français.

Des événements internationaux vont remettre en cause le Protectorat. Mais en dépit de certaines difficultés, l’indépendance du Maroc ne se fera pas pour autant par une rupture.

Monsieur Hassan Aourid ne voit pas le Maroc en dehors d’une relation privilégiée avec la France et cela se fera par une connaissance mutuelle et par la langue française.

Mustapha Faris, ancien ministre conclue en mettant l’accent sur l’amitié franco-marocaine perceptible à tous les niveaux et faisant appel à des relations humaines et profondes dès l’origine.

Les résultats obtenus et les changements actuels sont un héritage exceptionnel permettant de pouvoir servir le public et l’intérêt général.