Performances polynésiennes : adaptations locales d'une d'une d'une "formule culturelle-touristique" globale en Nouvelle-Zélande et à Tonga

Recension rédigée par Jean Nemo


Comme il est dit en début d’ouvrage, dans les « remerciements », il s’agit ici « du remaniement d’une thèse de doctorat ». Soit, on le vérifiera plus loin, un ouvrage accessible au lecteur intéressé.

Un mot tout d’abord sur la collection dans laquelle l’ouvrage a été édité. Elle « observe et interroge les évolutions, pratiques et représentations des sondes de l’entreprise et du travail ». Mis à part le mot « sondes », quelque peu mystérieux, elle situe donc bien le domaine de cette thèse.

Le titre de la thèse, soutenue en 2011 est identique à celui de l’ouvrage. L’auteure, à bibliographie encore restreinte, ne traite donc pas de sujets planétaires. Ceci dit sans jugement de valeur, dans notre monde de plus en plus globalisé mais aussi de plus en plus compartimenté, il n’y a pas de raison de ne pas s’intéresser à un ouvrage qui traite de tourisme, mais aussi de patrimonialisation, de l’identité qui l’accompagne. Et d’anthropologie, domaine et référence de la thèse.

Aurélie Condevaux est maître de conférences à l’université Paris 1 Sorbonne, après avoir enseigné dans plusieurs universités. Elle a contribué à un ouvrage collectif avec une entrée intitulée : « Experts et Communauté dans la définition du patrimoine culturel immatériel : le cas du lakalaka tongien ». Le titre de l’ouvrage en question était : « Le patrimoine comme expérience. Implications anthropologiques ». Elle appartient également à un institut de recherche sur le tourisme.

Ces précisions pour donner au lecteur potentiel l’environnement général de la lecture qu’il va entreprendre.

En une dizaine de chapitres, Aurélie Condevaux va s’intéresser aux relations entre la tradition identitaire et son exploitation touristique, dans les domaines muséal, de la danse et autres manifestations destinées à attirer les touristes curieux de culture maori et tonguienne. D’où des expressions frappantes, telles «Des sauvages très contemporains » ou « De l’impossible rencontre authentique ».

Cela rappellera au grand public d’anciens films documentaires sur les Yanomami et leurs danses soi-disant authentiques mais grassement payées aux danseurs. À un public beaucoup plus restreint les Inuit de la baie d’Hudson, soudain passés du nomadisme misérable à l’ère post-industrielle en raison du bouleversement de leurs terrains de chasse par la construction du grand barrage de la Baie James : le gouvernement du Québec leur assura en compensation un pacte en or, rédigé en inuit selon un alphabet inventé par des missionnaires protestants, en fonction duquel ils continuèrent à faire parcourir leurs terrains de chasse à des touristes fortunés en leur faisant croire à une chasse miraculeuse mais évidemment vaine, une production à la chaîne de lithographies imitées de rares peintures rupestres et qui se vendaient à prix d’or chez des revendeurs québécois ou montréalais.

Ces considérations ne sont pas tout à fait hors propos, même si évidemment Aurélie Condevaux n’aborde dans son ouvrage ni les Inuit ni les Yanomami. Elle contribue à travers sa riche monographie tonguienne et maorie à nourrir une “anthropologie des identités”. Elle la croise avec d’autres préoccupations. Par exemple, celle de mettre en accusation ceux qui prétendent revenir à “l’authentique”, alors même qu’ils déforment toute “authenticité”, en croyant la restituer ou la refonder.

Bien présenté, richement documenté et cartographié, l’ouvrage doit être recommandé au lecteur qu’intéresse une anthropologie déjà ancienne et toujours d’actualité, celle du passé théorique et sublimé, celle beaucoup plus riche, des mélanges et métissages culturels.

On permettra au rédacteur de la présente note de lecture de raconter une anecdote du début des années 1960. Elle se passe au Dahomey de l’époque, aujourd’hui le Bénin. Arrivé par surprise dans un village situé sur l’Ouémé pour une enquête agricole (le sous-préfet dahoméen avait oublié de prévenir le chef de village), l’enquêteur que j’étais avait été prié avec une insistance presque discourtoise de rester enfermé dans la case de passage qui lui avait été affectée. Nonobstant une surveillance défaillante, réveillé en milieu de nuit par des voix sépulcrales et lointaines, ainsi que par des lumières lointaines, il s’était glissé hors de ladite case et avait pu assister à un très curieux spectacle sonore et lumineux. Deux gamins étaient morts noyés l’avant-veille, ils parlaient haut et fort sur la rive opposée, un groupe de « féticheurs » comme on disait à l’époque semblait depuis le village leur poser des questions, des torches ici ou là brûlaient sur les deux rives, elles variaient d’intensité me semblait-il en fonction des échanges.

J’appris le lendemain par l’instituteur de l’école, revenu le matin (il était « étranger », d’une autre ethnie), qu’il s’était mis « à l’abri » dans un autre village car la cérémonie de la nuit avait pour objet d’obtenir des deux jeunes noyés le ou les noms des responsables de leur noyade, qu’ils en avaient désigné deux ou trois, d’une autre ethnie, dont je ne suis pas sûr qu’on les ait jamais retrouvés.

Cette plus qu’anecdote m’est revenue plusieurs fois à l’esprit en lisant l’ouvrage d’Aurélie Condevaux. Quelle était la part d’authenticité dans une « sorcellerie » traditionnelle non destinée aux futurs touristes mais bien à désigner des coupables « étrangers » pour les faire disparaître ou les faire chanter. « Jugement de Dieu » ?