Les représentations sociales des îles dans les discours littéraires francophones

Recension rédigée par Jean Martin


Le thème de l’île en littérature n’a assurément pas fini d’inspirer une abondante production livresque. Nous l’avons déjà abordé ici-même en traitant de Stevenson et du Pacifique.[1]. L’attirance exercée par les îles sur de nombreux écrivains (Chateaubriand choisissant de reposer au Grand Bé, Loti à Saint Pierre d’Oléron, Yourcenar finissant sa vie dans l’île des Monts-déserts, Jacques Brel aux Marquises, la liste pourrait être longue. Certains ont voulu voir dans la nésophilie ou tropisme insulaire une faille de caractère, correspondant à un besoin de fuir les contraintes de ce bas-monde. Il reste que dans une île tout comme dans un monastère, le sujet finira par être rattrapé par les tracas en question.

Deux maîtres de conférences du tout jeune centre universitaire de Mayotte[2], Linda Rasoamanana et  Buata Malela, et un universitaire polonais de la faculté de Silésie à Katowice, Andrzej Rabsztyn, ont entrepris de nous présenter une vingtaine de communications consacrées à la représentation sociale des îles dans les discours littéraires de la Francophonie (s’agit-il d’un colloque ou de journées d’études ? le lecteur aimerait le savoir). De l’introduction qu’ils nous donnent pp.7-11, il ressort que leur tâche n’a pas dû être des plus aisées. Ils ont judicieusement réparti les contributions en quatre parties correspondant à des thèmes particuliers ; 1/ Poétique et processus de subjectivation îlien. 2/ Géocritique et géopolitique des îles. 3/ Insularités imaginaires et (post) colonialité. 4/ Retisser l’île : discours et esthétiques. Ils citent opportunément Gilles Deleuze qui nous rappelle, en citant les exemples de Calypso et de Circé, que le thème de l’île a été présent depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours pour stimuler les représentations littéraires.

Les trois contributions regroupées dans la première partie portent essentiellement sur le reflexe identitaire des populations insulaires, principalement aux époques coloniales. Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo (Université de la Réunion) analyse la nostalgie de la période de la colonisation française à l’île Maurice à travers deux œuvres de Léoville Lhomme (Dernier Tribut 1883) et d’Arthur Martial (Grand Port 1938). Rappelons toutefois à l’auteure (p.21) que cette Isle de France n’est pas devenue Maurice en 1814, elle l’est redevenue puisque ce nom lui avait été donné par les Hollandais en 1598.

     Simona Jisa (Université Babès Bolyai de Cluj, Roumanie) a choisi d’étudier les œuvres de la navigatrice Isabelle Autissier. Elle en dégage trois principaux thèmes : le départ, le naufrage, le retour. Le roman « Soudain seuls » est l’histoire d’un jeune couple jeté par la tempête sur l’île de Stromness, ancienne station baleinière de la Georgie du sud. Unique rescapée, secourue par un navire, Louise regagnera l’Europe mais plutôt que de se fixer dans une grande ville, elle ira se réfugier dans l’île de Jura (qui, soit-dit en passant, n’est pas un coin oublié de l’Angleterre, comme indiqué p.45 mais une île d’Ecosse), dans les Hébrides, qui lui rappelle Stromness.

Ute Fendler (Université de Bayreuth) s’intéresse aux imaginaires cosmopolites des îles et la société mauricienne, par excellence cosmopolite, lui a offert un beau champ de recherches. Son analyse du film de Harrikrishna Arenden « Les enfants de Troumaron » (quartier défavorisé de Port Louis) nous a semblé mériter une attention particulière.

Dans la deuxième partie « Géocritique et géopolitique des îles » Jean-Marc Rosier, écrivain martiniquais, étudie sur le plan de la poétique, les rapports entre l’île et la ville tandis que Gérald Désert (Université des Antilles) nous donne une intéressante critique du recueil de problèmes Urbanile, œuvre précisément de Jean Marc Rosier. Pauline Vermeren (Paris I  Sorbonne) nous démontre, à partir de « L’autre face de la mer » de Louis-Philippe Dalembert, que l’obsession du voyage et de l’exil est une réalité fondatrice de la société haïtienne.

Toutes les îles ne sont pas entourées d’eau, c’est du moins ce que nous apprend Ramona Malita (Université de Timisoara, Roumanie) en analysant le roman de Mathias Ménégoz, « Karpathia ». Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, le héros de cet étrange récit, tout juste marié, hérite d’un fief situé en Transylvanie, aux confins de l’empire ottoman, mais dans la monarchie austro-hongroise. Cette vallée de Korvanyia forme une enclave peuplée de Roumains entourée d’une population magyare. Cette île qui n’en est pas une, joue un rôle à la fois symbolique et affectif.

Hans Farnhlof (Université de Stockholm) nous donne une lecture socio-économique de la nouvelle de Mérimée « Matéo Falcone ».  Il montre comment les modes de production traditionnels de la Corse de type féodal, cèdent peu à peu la place aux grands domaines et à l’économie monétaire.

Ce thème  de la transition économique reparaît sous la plume de Victor Bianchini (Centre universitaire de Mayotte) qui analyse la figure plurielle de Robinson Crusoé, (L’économie et l’idéal du moi) et s’efforce de la situer dans l’imaginaire des sociétés occidentales entre autres comme personnification du travailleur indépendant (et pour cause !) et du  moi mercantile.

Revenons à Mayotte. Linda Rasoamanana (Centre universitaire de Mayotte) s’intéresse entre autres à l’œuvre de David Jaomanoro, écrivain malgache réfugié à Mayotte depuis 1997 et auteur de plusieurs nouvelles consacrées à cette île et à ses voisines. Dans sa communication « L’île est autre » elle nous décrit les tribulations d’un héros de Jaomanoro, le pêcheur anjouanais Pierrot qui essaie de se fixer dans l’île qui est perçue comme un lieu de concentration des enjeux migratoires, économiques, accessoirement touristiques, et aussi lieu de différenciation d’avec les autres îles du groupe des Comores.

Deux universitaires malgaches, Cynthia Volanosy Parfait et Julie Ramilison nous proposent une grille de lecture du thème de la reconquête de l’île natale chez Raharimanana et Johary Ravaloson. On ne peut que déplorer leur tendance à se complaire dans un langage ésotérique.

Dans la troisième partie : « Insularités imaginaires et postcolonialité », Yves Clavaron (Université de Saint- Etienne) a intitulé sa contribution «  De l’Atlantique à l’Océan Indien. Iles postcoloniales chez Fatou Diome et Ananda Devi ». La Mauricienne Ananda Devi s’interroge sur le point de savoir si son île souvent citée comme modèle de société plurielle, est un paradis ou une prison tandis que la Sénégalaise Fatou Diome, dans son roman « Le ventre de l’Atlantique » met en scène l’île côtière de Niodior peuplée de Sérères, sur le Petite Côte.

Nous avons lu avec un intérêt tout particulier la communication de Patrice Mathieu (Centre universitaire de Mayotte) intitulée « De l’île rêvée à l’île décevante » consacrée au séjour de George Sand à Majorque. La traversée vers une île que l’on imagine paradisiaque (sur la foi de récits de voyage très enjolivés) aboutit parfois à une amère déception. Elle n’épargna pas Aurore Dupin qui dans son « Hiver à Majorque » ne fait pas preuve d’une grande bienveillance à l’égard des Majorquains en général et des villageois de Valdemosa en particulier, qu’elle juge arriérés, sales, malhonnêtes, engoncés dans des coutumes périmées. Il est vrai que la présence à ses côtés de deux enfants indisciplinés et celle de Chopin, très malade, ne pouvait créer un climat idyllique.

Pascale Hellegouarc’h (Université de Paris XIII) évoque le thème de l’Utopie insulaire (avec bien sûr des allusions à Thomas More) et sa communication (Miroirs de l’île. Les chemins de l’utopie) nous semble introduire une réflexion très importante lorsqu’elle conçoit l’île comme un lieu de la révélation de soi. C’est une expérience qu’il faut avoir faite pour comprendre la justesse de cette remarque. Pascale Hellegouarc’h s’étend sur le thème des îles-prisons telles que l’île du Levant ou Belle-Ile où furent internés de jeunes délinquants.

Marie-Paule de Weerdt-Pilorge (Université de Tours) s’éloigne également de la francophonie et nous montre, à partir de L’histoire de la Jamaïque de Charles Leslie (première moitié du XVIII siècle) comment l’île, lieu de confrontation des réalités historiques et des préjugés nationaux (ceux du bon Anglais qu’est Leslie) est aussi un lieu d’élaboration des mythes, notamment ceux du corsaire et du pirate. Corinne Denoyelle (Université de Grenoble) analyse le « Roman de Perceforest » œuvre étrange de l’époque médiévale, qui nous montre des îles placées sous le signe du péché.

La quatrième et dernière partie « Retisser l’île. Discours et esthétiques littéraires » ne regroupe que quatre interventions. Laurence Rosier (Université Libre de Bruxelles), s’interroge sur l’insertion de la métaphore insulaire dans l’énonciation linguistique en s’attardant notamment sur l’œuvre d’Erik Orsenna. Buata Malela (Centre universitaire de Mayotte) étudie les rapports entre esthétique et insularité dans le discours poétique antillais, en particulier dans l’œuvre d’Edouard Glissant. Les Antilles inspirent également la communication de Hidehiro Tachibana (Université de Waseda Tokyo) qui traite de la résistance aux colonies pendant la seconde guerre mondiale telle qu’on peut en discerner le message dans l’œuvre d’Aimé Césaire (avec une intéressante allusion à Félix Eboué).

Dans un dernier texte en forme de conclusion, Jean Bessière (Université de Paris III Sorbonne Nouvelle) revient sur le thème de la métaphore insulaire à partir d’un texte ancien de Gilles Deleuze (L’île déserte et autres textes) ou du roman de Giraudoux Suzanne et le Pacifique.

Le lecteur glanera au fil de ces pages beaucoup de notations d’un grand intérêt en même temps  qu’il trouvera de fécondes pistes de réflexion. Il ne pourra que regretter l’usage abusif d’un vocabulaire initiatique, technique ou prétendu tel, qui est loin d’en faciliter la compréhension (il s’agit d’une litote).

Jean Martin



[1] Sylvie Largeaud-Ortéga « Ainsi soit-île »

[2] Centre Universitaire de formation et de recherche et non université comme il est écrit par erreur.