Cap au Sud : Voyage en terres australes françaises

Recension rédigée par Jean Martin


 

Pourvu d’une riche iconographie, œuvre de Thierry Racinais, ce très beau livre relate une croisière aux Terres australes françaises accomplie en 2017 à bord du navire « Marion Dufresne 2 ». Lancée en 1995, cette robuste barque de 7000 tonnes, longue de 120 m. appartient au territoire des Terres australes et antarctiques françaises et est gérée par l’armement Dreyfus. Monté par un équipage de 46 hommes et pouvant accueillir 134 passagers (dont 12 touristes), le navire est reconnaissable à son grand portique rouge, à ses palans blancs et à son étambot large et incliné. Quatre fois par an (mars, août, novembre, décembre) le « Marduf » (selon le langage familier des marins et des personnels scientifiques embarqués) effectue au départ de la Réunion une rotation (dénommée O.P. ou opération portuaire) aux terres Australes. Taillant gaillardement sa route à 17 nœuds et affrontant les « quarantièmes rugissants » puis les « cinquantièmes hurlants » il visite l’archipel des Crozet, Kerguelen, Saint Paul, Amsterdam. Le but de ces croisières est de ravitailler les stations scientifiques de la réserve naturelle (la plus grande de France) et d’en assurer la maintenance logistique ainsi que la relève du personnel à terre. Le reste du temps (8 mois) le bâtiment est au service de l’Ifremer, employé pour l’essentiel à des missions océanographiques et météorologiques ainsi qu’à la desserte occasionnelle des îles éparses de l’Océan Indien.

Le préfacier François Garde, haut fonctionnaire et écrivain, familier des  terres australes où il a effectué de fréquents séjours nous rappelle, si besoin était, que celles-ci n’ont pas d’indigènes, pas de population permanente : nul être humain n’y est jamais venu au monde (mais quelques-uns y ont fini leurs jours) et les membres de missions scientifiques régulièrement renouvelées au bout de quelques mois en constituent tout le peuplement.

Le navire appareille du Port (Réunion) le 6 avril et le texte nous livre de bonnes pages sur la vie à bord pendant cette première traversée qui aboutit à l’île de la Possession (archipel des Crozet) quatre jours plus tard. La Possession (45 km2) est la plus étendue des cinq îles du groupe des Crozet : elle est le siège de la base Alfred Faure, seul établissement permanent qui abrite, selon les saisons, 25 à 45 personnes. Les autres îles, (notamment l’île aux cochons et l’île de l’est) sont inaccessibles. On notera avec humour qu’il existe une île des Pingouins (alors que l’on ne trouve pas de pingouins dans l’hémisphère austral, mais des manchots). Il s’agit peut-être d’un hommage (conscient ou involontaire ?) rendu à une œuvre d’Anatole France.

Encore trois jours d’une mer de plus en plus houleuse et le 18 avril, le navire jette l’ancre devant Port-aux-Français, chef-lieu de l’archipel des Kerguelen, situé sur la Grande Terre (grande comme les trois quarts de la Corse et entourée de 300 îlots). En dépit de son nom, Port-aux-Français n’est nullement un port (juste une modeste cale souvent encombrée par les otaries) et le débarquement et l’embarquement des hommes et des biens ne se font que par l’hélicoptère du bord, et quand le temps le permet, au moyen d’une solide barge à moteur, mais la rade est relativement abritée. Communément appelée PAF, la localité est située sur la presqu’île Courbet au fond d’un golfe rempli d’îlots. Ce n’est qu’un modeste village où vivent une quarantaine de personnes en hiver (austral) et jusqu’à 120 en été. La durée ordinaire du séjour est de quatre mois mais elle peut en atteindre treize dans certains cas. C’est aussi le lieu de résidence du délégué du gouvernement, chef du district, représentant de la République aux Terres australes (il est lui-même subordonné au préfet, chef du territoire des Terres australes et antarctiques françaises).

Après le paradis des manchots (Crozet) voici l’Eldorado des Eléphants de mer (encore peu nombreux en cette saison) et des otaries. On notera qu’il existe à Kerguelen un golfe du Morbihan, une pointe Jeanne d’Arc et que la toponymie, œuvre des marins du XIX siècle, évoque surtout la Bretagne. Au port Jeanne d’Arc précisément on peut voir une friche industrielle, vestige d’une usine de fabrication d’huile de baleine abandonnée depuis la crise des années 30. Recouverts par la rouille, des centaines de bidons et de grands autoclaves à vapeur portent témoignage de ces temps révolus.

Une brève escale à l’île Haute (satellite de La Grande Terre, inhabitée) puis encore trois jours de mer et le 25 avril les hélices s’immobilisent devant l’île d’Amsterdam (autrefois la Nouvelle-Amsterdam) dont les 58 km2 sont bien peu de chose à côté des 6.675 de la Grande Terre des Kerguelen. Cette fois, il est évident que l’on est revenu dans la zone tempérée, au nord du quarantième parallèle. La base Martin-de-Viviès (du nom du météorologiste qui l’a fondée en 1949) avec ses maisons colorées environnées d’arbres et de fleurs a des allures de riant village breton tout différent d’Alfred Faure et de Port-aux-Français et de jeunes personnes assez légèrement vêtues illustrent ce retour sous un climat océanique tempéré, de type ouessantin. 20 à 40 personnes (selon la saison) vivent sur cette base, occupant comme dans les autres îles des emplois de techniciens et chercheurs de diverses disciplines. Amsterdam est aujourd’hui débarrassée de son troupeau de bovins (introduits vers 1870 par un fermier réunionnais nommé Heurtin) qui fournissaient de la viande fraîche aux résidents mais causaient les pires déprédations à la flore locale aujourd’hui en voie de régénérescence. L’arbre Phylica, qui était en grand péril, a pu être sauvé de la destruction totale grâce aux efforts de quelques hommes de bonne volonté.

L’île reçoit périodiquement la visite d’un langoustier de la Réunion « L’Austral » qui vient pêcher les célèbres langoustes rouges qui abondent dans ses eaux territoriales. Il est le seul bâtiment autorisé à pratiquer cette pêche et ses activités sont dûment surveillées par un contrôleur du service des pêches embarqué à son bord.

La tournée du Marion Dufresne dans les terres australes ne se termine pas avec son départ d’Amsterdam. (28 avril). Mettant cap au sud il fait route vers l’île Saint Paul à 90 km de là. Il s’agit de reprendre une équipe de chercheurs du CNRS déposés trois jours plus tôt sur ce culot volcanique de 8 km2 aujourd’hui classé réserve intégrale et comme tel inhabité. Un rapide survol en hélicoptère permet d’apercevoir les vestiges d’une conserverie de langoustes abandonnée depuis près d’un siècle. L’extermination des rats qui avaient envahi l’île a permis aux espèces végétales et animales indigènes de proliférer de nouveau.

Les naturalistes et ornithologues liront avec intérêt les « éclairages scientifiques » de Charles André Bost sur les manchots royaux (qu’il considère comme des athlètes hors pair), de Christophe Guinet sur les éléphants de mer, qui, nous dit-il, ne nous ont pas livré encore tous leurs secrets et de Henri Weimerskirch sur les albatros d’Amsterdam, population naguère très menacée d’extinction (par la raréfaction des thons, leur alimentation de base) mais qui semble aujourd’hui en voie de légère recrudescence. Même si Weimerskirch fait preuve d’un certain optimisme, le danger est toutefois loin d’être définitivement conjuré.

Cinq jours de navigation sur une mer tiède, cinq jours de recueillement, et le 2 mai le navire est de nouveau embossé au Port de la Pointe des Galets (Réunion). C’est la fin de ce très beau voyage et le début des souvenirs…

Le lecteur refermera ce très bel album en regrettant l’absence de pagination. Mais il sera tenté de rouvrir ces pages ne serait-ce que pour en admirer certaines merveilleuses photographies, la dernière en particulier.

Jean Martin