Œuvres complètes ; édition critique

Recension rédigée par Jean Nemo


Volumineux ouvrage – « Œuvres complètes » obligent, plus de nombreux commentaires et présentations desdites. Il s’agit ici de la réédition « revue et augmentée » d’un ouvrage de 2003, devenu introuvable.

Le lecteur n’est pas forcément un familier de la littérature haïtienne. Quelques mots donc et tout d’abord à propos de Jacques Roumain. Né en 1907 à Port-au-Prince, petit-fils d’un président d’Haïti, il parcourut dans sa prime jeunesse, avant ses vingt ans, plusieurs pays d’Europe où il entama des études d’agronomie vite interrompues. De retour chez lui, outre des plaquettes consacrées à la poésie (« La revue indigène »), il entreprend une carrière politique sans interrompre ses activités littéraires, voire anthropologiques. Il fonde notamment le parti communiste haïtien en 1934, à la fin de l’occupation américaine.

Fils donc de « bonne famille », plusieurs fois jeté en prison dans de tristes conditions,  écrivain reconnu chez lui et plus généralement dans les régions antillaises, il meurt brutalement et prématurément en 1944, on aurait même parlé à ce moment d’un empoisonnement, ce qui rappelle à l’éventuel lecteur ayant vécu en Afrique et aux Antilles que bien des morts subites y sont attribuées à des maléfices sorciers.

Les deux coordinateurs, entre autres domaines d’intérêt, sont de fins connaisseurs de l’histoire et de la littérature haïtiennes. Dix autres auteurs, historiens, anthropologues, professeurs d’université, ont contribué aux commentaires et à la présentation de l’œuvre.

Celle-ci comporte un peu plus de mille pages sur un total de mille-cinq-cent-quatre-vingt-sept que comporte l’ouvrage. Cette importante différence entre les deux chiffres s’explique comme suit : outre les œuvres proprement dites de Jacques Roumain, une longue introduction et surtout des commentaires (l’histoire de ces œuvres, comment les lire…).

Ces œuvres proprement dites sont classées selon leur nature : poésie publiée et inédite, fictions, journalisme et polémiques politiques, correspondances, écrits divers (dont, dans cette partie, outre des textes de Jacques Roumain, des témoignages de personnes l’ayant bien connu).

D’une certaine façon, cette édition d’œuvres complètes rappelle celles publiées dans la collection de « La Pléiade ». L’appareil critique (notes de bas de page, biographie et correspondances de l’auteur, variantes etc.) est de même nature. Comme dans ce cas, l’ouvrage ne se lit pas dans le train ou sur une table de café entre deux rendez-vous. Il doit être posé sur un large bureau, avec des « post it », un carnet de notes, une ou des histoires d’Haïti et de sa littérature à portée de main…

Ces remarques prosaïques ne sont évidemment pas destinées à décourager le lecteur qui aimerait mieux connaître et comprendre des arts et une littérature si différents mais finalement si liés aux nôtres hexagonaux. Car il est probable que le lecteur d’ici retrouvera là-bas des échos d’une francophonie si proche.

Jacques Roumain, on le voit à la lecture, voire au survol de ses œuvres complètes, est singulièrement moderne. Comme toute œuvre destinée à durer. Il nous fait découvrir ou redécouvrir un monde proche et lointain à la fois, aidés que sont les lecteurs potentiels par les nombreux commentaires qui accompagnent l’ouvrage. Et par des témoignages de la réception de l’œuvre par des écrivains hexagonaux (Michel Serres, Alfred Métraux) ou plus souvent haïtiens et autres antillais.

Une anecdote dont on ne saurait dire, (page 1489 et sq.) : la condamnation, en France, de Jacques Roumain et de la revue progressiste « Regards » par un tribunal correctionnel, en décembre 1938, ce sur plainte déposée par …Trujillo, le dictateur haïtien de l’époque. Le Quai d’Orsay n’aurait pas fait de remarque, sinon d’approuver cette condamnation qu’il souhaitait.

Le rédacteur de la présente note de lecture recommandera au lecteur pressé de lire au moins « Gouverneurs de la rosée », roman ou fiction qui est probablement l’œuvre la plus connue de Jacques Roumain, en Haïti comme à l’étranger. 

Jean Nemo