| Auteur | Dominique Delort |
| Editeur | Le Sémaphore |
| Date | 2026 |
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| Sujets | Militaires français Récits personnels France Armée XXe siècle |
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Notre confrère, le général de corps d’armée (2s) Dominique Delort, livre ici ses mémoires. Un texte dense et très intéressant. Particulièrement pour notre compagnie car le parcours de l’auteur aborde nombre de nos centres d’intérêt.
Sa vocation s’est forgée dès le conflit algérien, lors duquel, fils d’un ancien combattant de la Grande Guerre, alors ingénieur du génie civil en poste à Alger, il est un adolescent curieux et aux premières loges. Avec une maturité précoce, il perçoit et décrypte la complexité des situations de crise et de guerre et la diversité et la versatilité des parties prenantes. Et, aussi et surtout, la centralité du facteur humain.
Son parcours d’officier des Troupes de Marine, spécialisé dans le combat blindé, est marqué du sceau des opérations, comme chef au feu puis comme concepteur à Paris, à la tête du Centre opérationnel interarmées (COIA)[1] notamment. Précurseur aguerri de la « quatrième génération du feu », celle des opérations extérieures[2] - expression d’ailleurs récusée par l’auteur qui la juge limitative - il servira dans des unités professionnelles prestigieuses, le RICM à Vannes et le 5° RIAOM à Djibouti, notamment. Il fut le commandant supérieur de la sensible zone Antilles. Le général Delort est aussi et surtout un authentique africaniste : passé par le CHEAM[3] et le CMIDOM[4], ancien conseiller Afrique Moyen-Orient du CEMA et membre titulaire de notre compagnie, élu en 2023 à la deuxième section.
Notre confrère est, comme il l’indique dans le sous-titre de ses mémoires, un officier curieux du monde. Son parcours de soixante années au service de la France l’atteste, tant sous l’uniforme que dans le civil.
Il publie régulièrement, dans des registres divers, récits de campagnes ou d’anticipation stratégique[5]. « Servir la France » est son sixième ouvrage. Par un parti pris astucieux, il rend ces mémoires passionnants et agréables à lire : plutôt que de livrer directement ses souvenirs, l’auteur met en lumière - avec sensibilité et enthousiasme - des rencontres marquantes avec des portraits, délibérément positifs. Il mêle l’évocation de ces figures choisies et de moments saillants de l’histoire. Au détour de ces tableaux, il livre de surcroit ses réflexions intimes sur le sujet qui lui tient à cœur : le sens du service et de l’engagement et qui donne son titre à l’ouvrage.
Dans le Panthéon de ces rencontres marquantes - « la cohorte de visages qui ne me quitteront plus » - le lecteur croisera des présidents français et africains, des soldats, illustres ou moins, comme le méhariste Claude Le Borgne, au siège duquel notre confrère a été élu à l’ASOM, les parachutistes Marcel Bigeard et Jean Salvan, l’amiral Jacques Lanxade, les marsouins Jean-Pierre Kelche et Bernard Thorette, ses camarades de promotion de Saint-Cyr Jean-Louis Georgelin et Michel Poulet, ses frères d’armes des combats de « l’escadron bleu »[6],Jacques Descamps et Alain Henaff - au travers desquels il rend hommage à ses « marsouins » - et aussi des personnalités civiles, l’ambassadeur Jean-Marc de La Sablière, notre confrère alors directeur des affaires africaines et malgaches du quai d’Orsay, le président Henri de Castres, le planteur de Martinique Louis de Lucy de Fossarieu ou le poète Jean-Orizet, président de l’association des écrivains combattants. Avec pudeur et discrétion l’auteur rend hommage aux siens, à leur soutien, celui, constant, de son inspirante épouse en tête.
Les chapitres consacrés aux commandements de l’auteur en opération - Liban, Tchad, Djibouti - puis comme conseiller du Chef d’État-Major des Armées, lors de la crise du Rwanda singulièrement[7], sont prenants et riches d’enseignements. S’agissant de la catastrophe rwandaise, témoin et acteur direct - le colonel Delort à l’époque fut le commandant opérationnel de l’opération « Noroit » - il contrebat avec sincérité et conviction les conclusions accusatrices du « rapport Duclert » de 2021. Un rapport de commande, selon lui, orienté et subjectif, mettant en cause l’honneur de nos armées et desservant notre pays. Sur la campagne du Kosovo (1999) dont il pilota de Paris la contribution française comme chef du COIA, il exprime avec franchise ses réserves sur les buts politiques de la coalition montée contre la Serbie.
Expérience du feu, légitimité opérationnelle et maitrise des questions géopolitiques donnent aux écrits de l’auteur leur grande crédibilité. Le pouvoir politique est, dans notre fonctionnement institutionnel, responsable de la définition de la stratégie. Au fil de ces lignes, le lecteur découvre combien l’expertise militaire nourrit la décision politique. A cet égard, le portrait de l’amiral Jacques Lanxade - successivement chef d’état-major particulier du président de la République puis CEMA - et dont le général Delort fut le proche conseiller - est édifiant. Admiratif, l’auteur le pose en effet en modèle de finesse, de sens politique, de loyauté et d’intelligence des relations au sommet de l’État. « J’avais rencontré sur mon chemin le chef le plus remarquable de toutes ces décennies par la compréhension qu’il avait de l’articulation de la force militaire et de la volonté politique » écrit-il.
Une partie significative des mémoires de notre confère est consacrée à ses passages en école, tant comme élève ou stagiaire qu’instructeur. De fait, les armées ont un système de formation exigeant et récurrent, c’est-à-dire que quasiment à chaque grade une remise à niveau est effectuée. Officier reconnu tout au long de sa carrière pour sa rigueur, son exigence et son expérience du combat, le général Delort sera choisi pour former successivement des élèves-officiers de réserve à l’école de cavalerie de Saumur, d’officiers stagiaires à l’école d’état-major de Compiègne puis il commandera une promotion de Saint-Cyr à Coëtquidan. Ses réflexions sur la place des hommes et femmes dans les armées, la cohésion, la transmission et les valeurs fondamentales qui les charpentent portent assurément. Car il sait de quoi il parle.
« Servir la France », c’est ensuite pour le général Delort une vingtaine d’années dans le civil. Consultant pour des dirigeants de grandes sociétés, il sillonne encore le monde sur les thématiques de sécurité qu’il domine. Président de 2008 à 2017 de la prestigieuse association des officiers « La Saint-Cyrienne », il s’investit avec force dans ce qu’il qualifie de son « dernier combat ». Pour relancer et entretenir la flamme du patriotisme et le souvenir de ceux qui sont tombés et tombent pour la France. Ce combat n’est ni politicien ni idéologique : il le mène avec conviction, mobilisant collectivement le « monde associatif combattant » pour convaincre opinion publique, élus et décideurs politiques. Avec in fine, la Loi du 20 février 2012 votée par le Parlement dédiant les commémorations du 11 novembre à tous les morts pour la France.
Puis vient le « temps du témoignage », les interventions dans les media, l’écriture et les publications dont ce « Servir la France » constitue le passionnant point d’orgue. Les mémoires du général Delort, nourris par ses nombreux carnets de notes, sont ceux d’un chef militaire complet, homme d’action et de réflexion, curieux et passionné.
Dans sa quatre-vingtième année, « à l’heure où les ombres s’allongent », notre confrère nous offre des témoignages précis et édifiants pour comprendre la manière dont un officier des Troupes de Marine, devenu décideur interarmées puis engagé dans la société civile, a parcouru six décennies, de la fin des années 1960 à nos jours. « Dans ma vie j’aurai vu les premières casquettes Bigeard et les essaims de drones en ambiance de combat » écrit-il. Ses riches rencontres sur le « chemin des Serviteurs » sont traduites en portraits incarnés et stimulants.
Au total, sous la plume affutée du général Delort, le récit d’une vie au service de la France, un regard de curieux et une vision prospective, offrent des clefs de compréhension fort utiles. Ces mémoires constituent enfin un véritable encouragement à coucher par écrit à notre tour souvenirs, expériences, voire testament intellectuel...
[1]Le COIA est aujourd’hui le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO).
[2]4° génération du feu ou génération OPEX (après celles des deux guerres mondiales puis des conflits de la décolonisation).
[3]Le Centre des hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes (CHEAM), organisme public français créé en 1936. Institut de formation et de recherche pour les cadres coloniaux, les diplomates et les dirigeants d'entreprises, supprimé en 2000.
[4]Le Centre militaire d'information sur l’outre-mer devenu en 2003, l'École militaire de spécialisation de l'outre-mer et de l'étranger.
[5]Cf deux ouvrages d’anticipation : « 2030 La guerre de retour » et « 2031 Les batailles de la Présidente » - Général Delort – Éditions le Sémaphore – publiés en 2022 et en 2024.
[6]Cf « L’escadron bleu » - Général Dominique Delort – chez Lavauzelle - 2018
[7]Cf « Guerre au Rwanda » - Général Dominique Delort – coédité par Perrin et Pierre de Taillac - 2021