| Auteur | Maëlle Calandra ; préface de Sandrine Revet |
| Editeur | MNHN / Inist-CNRS |
| Date | 2025 |
| Pages | 359 |
| Sujets | Ethnobotanique Vanuatu Catastrophes naturelles Reconstruction Vanuatu Protection de l'environnement Anthropologie Vanuatu XXIe siècle |
| Cote | 70.384 |
Cet ouvrage s’appuie sur la thèse de doctorat[1] de l’auteure, soutenue en 2017, sous la direction de Philippe Descola et de Pierre Lemonnier, ainsi que sur trois articles publiés depuis. Il porte sur les liens entre les habitants de Tongoa, une île située au centre de l’archipel du Vanuatu, leurs jardins domestiques, la mer et les perceptions locales des catastrophes.
Le Vanuatu, l’un des pays les plus exposés au monde aux aléas naturels, constitue un terrain de choix, d’autant qu’il a subi le cyclone Pam en mars 2015 qui a frappé l'archipel avec une intensité[2] sans équivalent dans la région depuis les années 1980 et ravagé Tongoa, heureusement sans y faire de victimes. L'enquête ethnographique s'appuie sur 18 mois de terrain, entre 2013 et 2015 pour la thèse, et s’est prolongée jusqu'en 2018 pour l'étude de l'aide humanitaire d'après-Pam. Les jardins domestiques constituent le cœur du livre : ils fournissent des ressources, mais sont aussi des lieux où se tissent des relations entre les habitants, leur territoire et les « êtres non humains [3]» qui le peuplent. Leur destruction ou leur transformation permet à l’auteure d’observer les conséquences concrètes des événements, ainsi que les façons de s’adapter et de reprendre les activités quotidiennes. Cette analyse se situe ainsi à la confluence de l’anthropologie des catastrophes et de l’anthropologie environnementale.
L’auteure
Maëlle Calandra, anthropologue, est chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Elle est membre de l’unité de recherche Migrations et Société (URMIS), une équipe associant notamment l’IRD, le CNRS, l’Université Paris Cité et l’Université Côte d’Azur. Elle enseigne à Sciences Po Paris, dans le cadre d’un enseignement consacré aux aléas, aux risques et aux sociétés. Sa thèse lui a valu plusieurs distinctions : Prix de thèse 2018 du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 1er prix ThesePac[4] 2018, catégorie « Grand Jury du Pacifique Sud », Prix de la recherche 2025 de la Fondation de la Croix-Rouge. Pour ses travaux, Mme Calandra a appris le bislama, le créole local, et a dû également acquérir des notions de nakanamanga, la langue locale. Comme le laisse entrevoir l’ouvrage, elle semble être parvenue à se faire accepter et apprécier par les communautés.
Analyse critique de l’ouvrage
La forme :
Remarquablement bien écrit et structuré, illustré de 85 photos, figures et dessins, cet ouvrage est doté d’un glossaire nakanamanga-français, d’un index des principales plantes cultivées, ainsi que d’un impressionnant appareil critique, composé de 439 références bibliographiques.
Ce livre utilise parfois certains termes du jargon anthropologique, tels que « collectifs de non-humains », qui, s'il est légitime dans cette discipline, rend la première partie ardue pour les acteurs de la gestion des risques et les ONG, à qui aurait dû s’adresser cet ouvrage.
Le fond :
Prendre la catastrophe naturelle non pas comme événement exceptionnel qui romprait le cours ordinaire des choses, mais comme une donnée inéluctable de l'existence, et l'ethnographier depuis les jardins de subsistance que les habitants de Tongoa cultivent, perdent et replantent, constitue la principale originalité de l’ouvrage. Là où la littérature sur les catastrophes tend à partir de l'événement (séisme, cyclone, éruption) pour interroger ensuite les réponses sociales, Maëlle Calandra part de l'ordinaire : les jardins domestiques, leurs plantes, leurs sols, les « non-humains » qui les peuplent, les hommes et les femmes qui les travaillent. Les jardins, régulièrement bouleversés, voire temporairement anéantis, deviennent ainsi l'unité d'observation pertinente du rapport au désastre : on lit la société man-Tongoa dans ce qu'elle replante.
Soulignons également que la prise en compte des différentes temporalités, avant, pendant, après le cyclone, autorise une ethnographie de la catastrophe au moment même où elle se produit, plutôt que de la catastrophe commentée après coup. Par ailleurs, l’auteure expérimente la commande de dessins aux habitants, pour saisir une nature à « risques » ; l'image y fonctionne non comme illustration, mais comme instrument d'enquête. Il aurait été intéressant que ce livre théorise davantage cette approche.
Le concept clef du livre est la catégorie vernaculaire de « disasta », empruntée au bichelamar, au moyen de laquelle les Man-Tongoa désignent un ensemble de phénomènes qui ne recouvre que très imparfaitement notre terme de « désastre ». L’ouvrage montre comment la catastrophe est pensée localement, alors que la tradition, les Églises adventistes et presbytériennes et les ONG en proposent des explications parfois contradictoires : phénomène « fabriqué » par les humains, par exemple par des sorciers jaloux, châtiment divin ou aléa naturel. En fait, il est possible d’y déceler une contradiction interne : l’ouvrage repose sur l’hypothèse que « disasta » constitue un concept stable et partagé, alors que les enquêtes elles-mêmes démontrent que ce terme est contesté entre plusieurs registres explicatifs concurrents : la tradition, le protestantisme et la rhétorique humanitaire.
Le chapitre de l'ouvrage consacré à l'aide post-Pam s’avère particulièrement intéressant. Il montre que les kits de reconstruction et les semences hybrides génèrent des confusions et des risques écologiques, alors que les habitants disposaient des méthodes endogènes de faire face. Cette critique convaincante de l'humanitaire reste toutefois le seul moment où le livre affronte vraiment la question de la gestion des catastrophes. Le reste de l'ouvrage semble trop se déployer dans un entre-soi ethnosociologique où l'État vanuatais, les églises (pourtant centrales) et les ONG humanitaires ne sont évoqués que de manière indirecte.
L'ouvrage s'inscrit dans une tradition bien française, surtout en SHS. Par rapport à la thèse, l’ouvrage s’est visiblement enrichi des travaux menés depuis la soutenance. L'écriture soignée, l'appareil critique et la rigueur des annexes honorent la collection. Il reste que l’on peut se poser la question du public visé : le contenu de l’ouvrage ne surprendra pas les spécialistes qui auront déjà lu la thèse et les articles de l’auteure. Les 359 pages peuvent être justifiées par la richesse des données. Il reste que la démonstration centrale, le désastre comme mode d'existence ordinaire, le jardin comme grille d’analyse, aurait pu être menée avec plus d'économie. Pour un livre qui entend parler aux politiques du désastre, c’est regrettable : aucune traduction des résultats en termes opérationnels n'est tentée, ou seulement en filigrane. L'anthropologie de terrain peut ne pas être directement applicable mais le contraste entre la précision ethnographique et la généralité des conclusions interroge.
Curieusement, cet ouvrage n’aborde pas la question des inégalités entre les hommes et les femmes, particulièrement dans l'accès aux ressources liées à la reconstruction. De même, l'attention portée aux relations entre habitants, à la parenté, au pouvoir coutumier, aux hiérarchies coutumières semble subordonnée au rapport aux non-humains. Or, le cyclone Pam a redistribué les cartes aussi dans ces domaines. Une sociologie plus fine des gagnants et des perdants de la catastrophe aurait mérité de figurer dans l’ouvrage. Par ailleurs, il est surprenant qu’un ouvrage en 2025, sur un cyclone dans le Pacifique, ne se confronte pas davantage au champ de l'anthropologie du changement climatique. Il aurait été intéressant de relier le concept local de « disasta » à la question des dérèglements du climat.
Il reste que cet ouvrage doit être salué pour cette enquête de plusieurs années, sur une île, avec l’apprentissage de deux langues, un engagement manifeste auprès des communautés avec lesquelles l’auteure a travaillé. Dans un champ des études sur les catastrophes, largement dominé par les évaluations d'expertise, cette patiente ethnographie est particulièrement précieuse : elle rappelle que comprendre comment une société traverse la catastrophe suppose d'y avoir vécu avant qu'elle n'arrive, ce qu’aucun cadre préétabli de la résilience ne peut remplacer.
Conclusion
Cette excellente monographie est appelée à devenir une référence en anthropologie francophone des catastrophes. Sa thèse centrale, que la catastrophe, pensée à travers la catégorie de « disasta », est constitutive de l'existence sociale à Tongoa et non sa rupture, est démontrée avec une érudition ethnographique qui force le respect.
Ses faiblesses sont le revers de ses qualités : une richesse documentaire qui tend à s’étaler, un concept (disasta) dont le statut analytique aurait mérité d'être plus radicalement interrogé, une quasi-absence de confrontations aux sciences du risque et du climat et deux angles morts (genre, inégalités).
Je ne recommande pas de classer cet ouvrage premier pour le Prix Paul Bouteiller, regrettant que l’auteure n’ait pas cherché à élargir son public, de la communauté des anthropologues à l’ensemble des acteurs impliqués dans la prévention et la gestion des risques de catastrophes.
La thèse de 2017 aurait assurément mérité d’être retenue en 2018 pour le prix d’encouragement à la recherche. Primer cet ouvrage, qui en est directement issu, aurait moins de sens en 2026.
1.Jardins de terre, jardin de mer à Tongoa (Vanuatu). Une anthropologie de la nature domestique dans un milieu affecté par la catastrophe, EHESS, 565 p.
[2] Rafales dépassant les 350 km/h.
[3] Les âmes errantes des défunts, mais aussi les êtres qui ont précédé les humains, les grands démons et les êtres de la forêt.
[4] Le prix ThesePac est attribué lors d’un concours annuel récompensant une thèse de doctorat consacrée à la Nouvelle-Calédonie ou, plus largement, au Pacifique.