| Auteur | Laurent Tessier |
| Editeur | Labor et Fides |
| Date | 2026 |
| Pages | 396 |
| Sujets | Sionisme et christianisme XIXe-XXIe siècles Grande-Bretagne États-Unis Canada Histoire Judaïsme Relations Évangélisme Conflit israélo-arabe Histoire Relations extérieures Israël Thèses et écrits académiques |
| Cote | 70.545 |
Ce livre, issu d’une thèse soutenue à l’EPHE-PSL de Paris et à l’Université de Montréal, s’appuie sur le fait qu’au début des années 2010, le sionisme chrétien est devenu un véritable objet d’étude scientifique et qu’il propose donc une histoire transatlantique du sionisme chrétien, depuis ses origines britanniques au XIXe siècle à son déploiement nord-américain actuel (p.15).
Le sionisme dès ses origines fut un mouvement profondément contesté en Europe au sein du judaïsme par les rabbins ultraorthodoxes qui y voyaient une usurpation du plan divin mais aussi par les Juifs libéraux et par ceux attachés à leur citoyenneté européenne, socialistes du Bund, plaçant leur espérance dans la révolution et pas dans l’émigration (p.18). En Amérique, le sionisme ne faisait pas non plus l’unanimité au sein du monde juif (p.108) comme pour les adhérents de l’American Council for Judaism (p.111), les Juifs libéraux, les rabbins « réformés » pour lesquels le judaïsme est seulement religieux (p.112) et les Socialistes juifs immigrés d’Europe de l’Est (p.113). Ces oppositions avant 1948 s’effondrent largement après la création de l’Etat d’Israël et la révélation de l’ampleur de la Shoah (p.114).
Le 23 mars 1947, lors de l’arraisonnement du paquebot L’Exodus qui transportait 4515 réfugiés juifs (p.179), le Pasteur américain Gruel évoque la situation tragique sur le navire devant les délégués de l’UNSCOP réunis à Jérusalem. Son témoignage, relayé par la presse internationale, fait libérer les passagers (p.180). En 1948, 3000 volontaires étrangers s’engagent comme volontaires dans l’armée israélienne (p.194). Le sionisme prétendait remplacer la religion par la nation mais il ne pouvait construire cette nation sans la religion (p.228). Plus tard, Netanyahu, élu Premier Ministre en mai 1996 jusqu’en 2006, formé au MIT, incarnera un pragmatisme qui ne devra rien à la théologie (p.276).
Les Juifs furent expulsés de Grande Bretagne en 1290 par Edouard Ier, mais les pèlerins chrétiens, voyageurs, marchands, maintinrent un flux ininterrompu vers la Palestine qui ancra la Terre Sainte dans l’horizon concret des Anglais (p.33) qui ne voulaient pas seulement convertir les Juifs mais les ramener en Palestine (p.48). Cependant, la Palestine imaginée par les Britanniques parlait moins de la Palestine que de l’Angleterre intériorisée depuis le XVIIe siècle comme une nation de Dieu (p.44). Au XIXe siècle, la conception des sionistes chrétiens sur le fait que la Palestine est une terre sans peuple est due au concept chrétien de « nation » excluant les populations autochtones non-organisées en État-nation moderne (p.81 note 23). Il existe une affinité ancienne entre la culture religieuse protestante et le peuple juif, nourrie par une lecture de la Bible qui accorde une place centrale aux prophéties sur le retour des Juifs en Terre Sainte (p.11). Les chrétiens sionistes y voient l’accomplissement des prophéties bibliques, le signe du retour du Christ et l’avènement du Royaume de Dieu sur terre (p.16) avec plus d’ardeur que les principaux intéressés de la cause juive (p.90). L’ouverture du consulat britannique à Jérusalem en 1838 fit des juifs les protégés de la Couronne britannique (p.55). Le 2 novembre 1917, une lettre d’Arthur Balfour, Secrétaire d’État aux Affaires Etrangères britanniques consacrée à « l’établissement en Palestine d’un Foyer National Juif bouleverse l’histoire du Proche-Orient (p.95). En optant pour « foyer national » plutôt que pour « État », les rédacteurs de la Déclaration se ménageaient une marge de manœuvre diplomatique sous-entendant que la Palestine deviendrait en fin de compte une république ou un État juif (p.103).
En 1947, Londres remet le mandat aux Nations Unies. Le rêve d’un dominion juif au sein de l’Empire s’effondre (p.16).
Pour ce qui est du sionisme chrétien américain, l’hébreu s’était imposé comme une discipline centrale dans le cursus des dix collèges fondés dans l’Amérique coloniale (p.40). Dès le XIXe siècle, des millions de chrétiens, principalement protestants évangéliques, ont soutenu le projet sioniste puis l’État d’Israël, pesant sur la politique étrangère de la Grande Bretagne puis des États- Unis (p.10). Ce sont eux qui ont pavé la route aux sionistes juifs (p.27). En 1930, à Chicago, est créée la Pro Palestine Federation of America dont tous les membres sont chrétiens à part son animateur juif Aaron Elias. En 1932, se constitue l’American Palestine Committee, composé de chrétiens mais financé par des sionistes juifs (p.127). En 1945, Washington et non plus Londres tient les clés du dossier palestinien (p.152). En 1947, l’ONU met en place un Comité spécial sur la Palestine chargé de proposer une solution au conflit entre Juifs et Arabes (p.175). La guerre de Six Jours marqua un autre tournant dans l’histoire du sionisme chrétien. La rapidité du triomphe et son caractère apparemment miraculeux transformèrent cette victoire en évènement eschatologique. Pour les chrétiens évangéliques, la réunification de Jérusalem confirmait l’exactitude de la Bible (p.215).
Cela rendait possible une alliance aussi improbable que durable entre droite évangélique américaine et droite nationaliste israélienne (p.216). La prise de la Vieille Ville de Jérusalem par les parachutistes israéliens accomplissait la prophétie de Luc 21, 24 ; sur la fin de la « domination des nations » (p.232). Avant 1967, le sionisme chrétien était porté par des élites. Après 1967, il devient un phénomène populaire porté par la télévision, attirant les pèlerinages de masse en Terre Sainte (p.207). Le 6 octobre 1973, le pont aérien massif américain vers Israël sauvait Israël d’une défaite militaire (p.234.). Le 30 juillet 1980, la Knesset proclame « Jérusalem capitale éternelle et indivisible d’Israël » (p.250). L’Ambassade chrétienne internationale est inaugurée à Jérusalem en présence de 1000 chrétiens de 32 pays le 30 septembre 1980. Son budget provient de réseaux évangéliques internationaux (p.255). En deux décennies, le sionisme chrétien a passé du rôle de pression extérieure sur les gouvernements à celui de mobiliser des électorats, de peser sur des nominations, d’être intégré dans les exécutifs (p.344).
Pour J.P. Filiu, le soutien à Israël devint aux États-Unis un enjeu majeur de la politique intérieure du fait de la puissance du sionisme chrétien (p.172) à l’exception des pasteurs en Terre Sainte, des arabisants diplomates, des théologiens, attachés à une neutralité plus conforme à l’éthique chrétienne (p.136). Pour eux, le peuple persécuté allait-il devenir le peuple persécuteur ? (p.208). Les protestants libéraux qui avaient vu dans les réfugiés juifs des victimes, découvrent 750.000 réfugiés palestiniens (p.169). Les sionistes chrétiens nord-américains n’avaient pas prévu cette ombre au tableau ; ils devront la justifier (p.211). Le 1er Mars 1980, le Conseil de Sécurité de L’ONU adopte à l’unanimité la résolution 465 qui déplore la politique de colonisation dans les Territoires Occupés (p.242).
La double présidence de Trump entre 2017 et 2026 imposa la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël le 6 décembre 2017, l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem le 14 mai 2018, la suspension du financement à l’UNRWA en août 2018, la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur le Golan syrien en mars 2019, les accords d’Abraham en septembre 2020, accueillis par les Évangéliques comme l’accomplissement de la Genèse (p.315). Le soutien américain à Israël s’explique par l’enracinement du sionisme chrétien dans la culture religieuse américaine (p.236).
Au Canada, les Britanno-israélites, à la suite de Richard Brothers (1757-1824), estiment que le peuple d’Israël inclut aussi les Anglo-saxons se percevant come investis d’un rôle messianique (p.74) ; les Celtes seraient l’une des tribus perdues d’Israël ayant migré vers l’Ouest (p.75). Le World Committee for Palestine collabore avec les mouvements pro-sionistes américains en 1945 ; l’un des membres Sir Joseph Flavelle (1892-1977) utilise la parabole du Bon Samaritain : ne pas aider les Juifs persécutés, c’est se rendre coupable par omission (p.149). Cependant, les sionistes canadiens sont trop loyaux envers Londres pour adopter la ligne américaine, trop dépendants de Washington pour peser seuls sur la politique britannique (p.156). S’engager en faveur du sionisme c’est risquer de froisser le Québec catholique où l’épiscopat reste attaché à l’internationalisation des Lieux Saints. Le soutien à Israël repose exclusivement sur les réseaux francophones protestants tandis que le Québec catholique demeure indifférent, voire hostile (p.158).
Du côté palestinien, en 1922, 80% de la population arabe s’oppose avec une vigueur croissante à l’immigration juive et aux acquisitions foncières du mouvement sioniste (p.105). Les chrétiens arabes de Palestine, encore 10% en 1947, sont totalement absents des discours pro-sionistes (p.161). De plus, l’islamisation croissante de la cause palestinienne dans les années 1980, la montée du Hezbollah et du Hamas, l’affaiblissement du nationalisme séculier de l’O.L.P., facilitent un récit religieux binaire dans lequel Israël incarne la civilisation judéo-chrétienne face à la menace islamique (p.265). Le 22 août 2006, les chefs des Églises chrétiennes de Jérusalem, le Patriarche latin Michel Sabah, l’archevêque syriaque orthodoxe Swerios Mourad, l’évêque anglican Riah Alou El Assal et l’évêque luthérien Munib Younan, publient la Déclaration de Jérusalem sur le sionisme chrétien « rejetant catégoriquement les doctrines du sionisme chrétien qui pervertit le message biblique d’amour, de justice et de réconciliation » (p.325). Pour les chrétiens palestiniens, le sionisme chrétien est perçu comme la menace principale (p.332). Ainsi du théologien anglican palestinien Naim Areek qui fonde le Centre Œcuménique de Théologie de la Libération à Jérusalem en 1989 (p.271) et préfigure le Mouvement Kairos Palestine en 2009 (p.272 et p.334).
Ce livre montre que le sionisme n’est pas seulement une affaire juive. Le sionisme chrétien déborde largement l’espace transatlantique et s’adapte à des contextes où l’affinité avec Israël se nourrit de transactions diplomatiques ou de récits nationalistes locaux. Le sionisme chrétien ne dicte pas la politique, il en fixe les limites, rendant politiquement impossible toute pression sérieuse sur Israël (p.280). D’autre part, Le christianisme évangélique est la religion qui progresse le plus vite dans le monde.
L’index des noms (p.363 à 371) et la volumineuse bibliographie (p.373 à 389) seront appréciés du lecteur.