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Une histoire globale des empires : après Tamerlan, de 1400 à nos jours

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Recension rédigée par Jean Martin


Professeur émérite au Nuffield College (Oxford), John Darwin est un historien reconnu de l’Empire Britannique auquel il a consacré plusieurs ouvrages. Il nous propose aujourd’hui une intéressante réflexion sur les Empires de l’époque moderne dont il situe le début au lendemain de la mort de Timour Leng, « Timour le boiteux », plus connu en Occident sous le nom de Tamerlan (1336-1405).  John Darwin voit dans ce personnage le dernier des grands conquérants pour ne pas dire des grands pillards dont les armées, pour ne pas dire les hordes de brigands, ont fait régner la terreur et massacré des centaines de milliers d’êtres humains entre les rives orientales de la Méditerranée et les confins de l’Empire du Milieu.      

Il y a quelques années, nous avions recensé dans ces colonnes l’ouvrage de Gabriel Martinez-Gros « Brève histoire des Empires »[1]. Darwin s’accorde avec Martinez-Gros pour récuser la notion d'empires des steppes chère à René Grousset. Pour ces deux auteurs, les empires sont des espaces sédentarisés, pacifiés et surtout fiscalisés. L'État se procure des richesses au moyen de l'impôt. Celui-ci permet de réaliser des gains de productivité, encourage le développement de villes petites et moyennes avec des métiers, un artisanat, des corporations, des activités mercantiles qui vont permettre un essor des civilisations. Mais la condition première pour que l'impôt rentre convenablement est que les peuples soient désarmés, sans quoi des jacqueries ou des émeutes frumentaires risquent de compromettre l’ordre établi.

« Tout empire périra ». Jean-Baptiste Duroselle ne fut assurément pas le premier à faire cette constatation qu’il a prise pour titre d’un de ses meilleurs ouvrages. Et d’autres auteurs ont ironisé sur la vanité de certains constructeurs d’empires et sur leur conviction naïve qu’ils œuvraient pour l’éternité : il n’est que de se souvenir des rodomontades de Mussolini à propos de son règne de mille ans !!!

Un premier chapitre d’Orientations plante le décor, celui du continent eurasiatique à la fin du Moyen-Age et nous invite à repenser ou plus exactement à resituer la question des origines de l’expansion européenne dès cette haute époque.

Un deuxième chapitre nous entretient de l’Asie orientale au cours de ce long quinzième siècle qui voit les premières grandes découvertes maritimes et terrestres, l’interconnexion des mondes et les bouleversements qui vont s’ensuivre, tandis que le troisième chapitre admet que ces débuts de l’époque moderne furent caractérisés par un certain équilibre entre l’impérialisme maritime des pays d’Europe occidentale et l’expansion continentale de l’empire russe, le monde musulman formant contrepoids au sud.

Le chapitre 4 est consacré à la « révolution eurasiatique » c’est-à-dire à la révolution industrielle qui débute en Angleterre au milieu du dix-huitième siècle et va ouvrir les voies à l’hégémonie de l’Europe sur le vaste monde et en particulier sur le subcontinent indien. Au cours de ce « moment eurasiatique » pour reprendre le terme de l’auteur, on s’achemine vers une économie mondiale et les frontières de l’Europe vont s’en trouver élargies. L’impérialisme est-il le stade suprême du capitalisme comme le pense Lénine ? L’auteur se garde de répondre.

La « course contre le temps » évoquée au chapitre 5 est la compétition des diverses puissances, leur lutte pour s’arroger des zones d’influence avant de se lancer dans des expéditions de conquête. La guerre de Crimée, la guerre Russo-Turque de 1876-77, la faillite de l’État égyptien et le condominium franco-britannique sur ce pays, le protectorat sur la Tunisie, la quasi mise en tutelle de l’Empire Ottoman (décret de Muharram 1881), sont autant de manifestations de la grande expansion.

Le chapitre 6 a pour titre : « Les limites de l’Empire ». Il s’agit en fait des limites du partage du monde par les puissances coloniales aux XIX et XXème siècles. Le partage de l’Afrique subsaharienne est étudié avec soin aux pp. 377-394. L’auteur s’interroge p. 378 sur les raisons qui ont engagé les États européens dans la ruée (scramble) vers le continent noir mais il ne semble pas entrer pleinement dans les vues d’Henri Brunschwig sur le rôle mineur de la conférence de Berlin dans le partage de l’Afrique. Celui-ci fut l’œuvre de traités bilatéraux conclus dans les années 1890. On lira p. 385, d’intéressants passages sur le rôle de Sir George Goldie, ancien officier du génie devenu brasseur d’affaires, dans la construction de la Nigeria britannique, œuvre qui sera menée à terme par son collaborateur et successeur Frederick Lugard. On trouvera également p. 398 de bonnes réflexions sur l’indirect rule tel qu’il fut appliqué entre autres au Nord-Nigéria et au Bouganda.

L’auteur a étrangement intitulé le chapitre 7 « Vers la crise du monde » et il situe cette période entre 1914 et 1942. Si l’on ne peut guère nier que 1914 balise le début du grand Armageddon, le choix de 1942 peut surprendre. Cette année se situe, il est vrai, au milieu du conflit mondial et annonce les prémices du reflux des forces de l’Axe (El Alamein, débarquement allié en Afrique du Nord, début du siège de Stalingrad). La victoire change de camp et l’Italie en fera autant l’année suivante…L’auteur n’insiste pas assez, à notre gré, sur le fait que ces deux guerres mondiales n’en constituent en dernière analyse qu’une seule, une guerre de trente ans, interrompue par une trêve d’une vingtaine d’années, semée de plusieurs conflits locaux : Rif, Mandchourie, Ethiopie, Espagne etc…

Au chapitre 8, « L’impérialisme récusé » on trouvera d’intéressantes réflexions notamment dans les pages sur le procès du « colonialisme » à partir de 1945. En fait les origines de cette mise en accusation remontaient à l’entre-deux guerres, quand se manifestèrent les premiers symptômes de fermentation des esprits et les premiers mouvements insurrectionnels (Yen Baï). Les dirigeants britanniques avaient compris, dès le lendemain du deuxième conflit mondial que le temps des empires coloniaux était révolu, l’indépendance de l’Inde, de la Birmanie, du Pakistan, celle de Sri Lanka, faisaient foi de cette clairvoyance.  La classe politique française eut plus de difficulté à admettre cette réalité et préféra engager le pays dans des guerres de maintien (dites de pacification) ou même de reconquête perdues dès le premier jour. On notera pp. 593 et suivantes une notation très judicieuse sur la pérestroïka de Gorbatchev, dans laquelle l’auteur voit un ultime sursaut pour réformer le vieil empire russe. La dislocation de l’URSS et le retour aux frontières de Pierre le Grand qui s’ensuivirent correspondaient bien à la chute d’un dernier empire colonial, celui des Romanov. Nous apprenons d’ailleurs (p. 502) que vers 1930, Staline se réjouissait que les derniers tsars, en dépit de tous leurs méfaits, lui eussent légué un immense territoire s’étendant du Don au Kamchatka. Les historiens occidentaux hésitaient cependant à y voir un empire colonial en raison de la contigüité territoriale avec la Russie et aussi du fait qu’il ne s’agissait pas de possessions ultramarines. 

Alors que tous les autres empires dont il a été question ont fini par mordre la poussière, quelquefois très rapidement, la survie de l’empire chinois, même sous un habillage institutionnel et idéologique différent de celui qu’il eut sous les dynasties révolues, reste le principal sujet d’étonnement de John Darwin.

L’ombre de Tamerlan, celle d’un nouvel impérialisme asiatique, plane-t-elle encore sur le monde de nos jours, après l’effondrement de l’empire soviétique ? Telle est la question que l’auteur se pose au chapitre 9, en guise de conclusion.

Qu’il nous soit permis de déplorer un usage un peu abusif du terme de colonialisme pour désigner l’expansion coloniale, la domination coloniale, la colonisation. L’auteur ou le traducteur ne devraient pas perdre de vue que le colonialisme est l’ensemble des doctrines professées par les partisans de la colonisation. Et l’appareil critique est digne de louanges mais on peut regretter que les notes d’érudition-très fournies et faisant pratiquement office de bibliographie-soient reportées en fin de volume (dont elles couvrent près de 60 pages), ce qui en rend la consultation malaisée. Le lecteur tirera grand profit des conseils de lectures complémentaires qui lui sont proposés aux pp. 627-639.

L’index est utile mais souffre malheureusement de plusieurs omissions.


[1] Gabriel Martinez-Gros, « Brève histoire des empires : comment ils surgissent, comment ils s’effondrent » éd. du Seuil 2014.