Lomé, 1914-1945 : images de la période du mandat français

Recension rédigée par Jean Martin


Notre éminent confrère Stéphane Richemond, mathématicien de son état, est aussi président de l’association « Images & mémoires » et à ce titre grand collectionneur de cartes postales et de photographies de toutes sortes. Il a rassemblé une considérable documentation iconographique sur l’Afrique subsaharienne à l’époque coloniale. Il a aussi acquis une pratique du continent noir puisqu’une partie de sa carrière s’est déroulée à Yamoussoukro et à Cotonou et que l’association qu’il préside a des antennes dans plusieurs pays sur lesquels elle a publié un bon nombre de cahiers.

Stéphane Richemond s’est aussi grandement intéressé au Togo et en particulier à la ville de Lomé, dans laquelle il a participé à l’organisation de plusieurs expositions. En 2019, il a publié un premier cahier, de grande qualité sur cette ville sous les trois décennies du régime allemand (1884-1914).

Il nous offre aujourd’hui un second cahier sur la ville de Lomé pendant les trois décennies qui vont du début de la Grande Guerre à la fin du deuxième conflit mondial (1914-1945).

Un livre d’images ! Un peu puéril en apparence, le terme suffirait sans doute à nous ramener aux émerveillements de notre enfance. Mais ce recueil de photographies n’est pas que cela. C’est aussi, faisant suite au précédent volume, une contribution majeure à l’histoire urbaine de la capitale du Togo. Il y a là plus de 600 photographies dont beaucoup n’avaient pas été publiées, fruit d’une dizaine d’années de patientes recherches. Stéphane Richemond nous rappelle justement que l’intérêt de ces photographies ne réside pas uniquement dans leur valeur esthétique, mais dans le fait qu’elles constituent une contribution majeure à l’histoire contemporaine de la ville et, au-delà de celle-ci, du Togo dans son ensemble.

Pour les légendes et le substrat historique, il ne pouvait trouver une meilleure collaboration que celle d’Yves Marguerat, chercheur de l’ORSTOM connu pour ses travaux sur la guerre de  1914 au Togo et sur la politique scolaire française dans ce territoire.

Une première partie nous donne quelques plans de la ville qui sont d’une utilité certaine puisqu’ils permettent au lecteur de planter le décor.

La partie iconographique proprement dite commence avec les pages 19-50 qui forment le chapitre 2 intitulé « La vie politique ». Le texte nous rappelle opportunément que la ville de Lomé, d’abord sous administration provisoire britannique, ne fut remise aux autorités françaises que le 10 octobre 1920, à la suite de la délimitation des zones française et britannique de l’ancienne colonie allemande, conformément aux instructions de la SDN.  Le Mandat ne devint officiel qu’en 1922.

Ce chapitre nous donne une galerie de portraits des principaux acteurs de l’administration au cours de la période étudiée. Les chefs du territoire avaient le titre de commissaire de la République. Se détache parmi eux la haute figure d’Auguste Bonnecarrère en poste de 1922 à 1931 qui fut considéré comme le fondateur du Togo français, dont il aurait voulu faire un modèle de « démocratie administrative coloniale ». Son successeur, Robert de Guise, un incapable, ne sut faire face, en 1933, à une émotion populaire considérée comme le point de départ du nationalisme togolais.

Lucien Montagné, installé sous le Front Populaire, a laissé un bon souvenir. Sous le régime de Vichy, le territoire se trouva dans une situation très difficile puisque les communications avec la zone britannique (Togoland) étaient en principe interdites. On trouvera pp.48 et 49, des photographies du ministre des Colonies, l’amiral Platon, venu en visite à Lomé en compagnie du gouverneur général Boisson, de sinistre mémoire. On peut regretter qu’aucun document ne nous soit donné sur le passage à la France Libre et sur l’arrivée début 1944 du gouverneur Jean Noutary.

Avec le chapitre 3 « Panoramas de Lomé » débute l’histoire proprement urbaine de la capitale. En 1920, Lomé n’était certes encore qu’une très petite ville mais elle méritait indéniablement cette appellation. Elle avait des rues et des voies nommées, telles que la rue du commerce, la rue du Commandant-Maroix (ex. Putkammerstrasse) ou l’allée des Eucalyptus, bordées d’arbres, de bungalows et de maisons de style colonial, un square, des bancs publics. La bourgeoisie afro-brésilienne se faisait construire de belles demeures de style baroque (p.64) tandis que les paillotes se multipliaient dans les faubourgs (p.74).

A la différence des autres capitales de l’Afrique francophone, Lomé ne fut pas fondée ex-nihilo par les Français. Ils bénéficièrent d’un important héritage architectural et monumental de la période allemande. Le chapitre 4, consacré aux bâtiments allemands qui ont conservé leur fonction, nous en montre les spécimens les plus remarquables : la cathédrale, l’église évangélique, le palais des gouverneurs, l’hôpital européen, la douane, la gare et ses ateliers, l’ancien wharf. 

D’autres édifices datant des Allemands ont reçu une autre affectation. Ils font l’objet du chapitre 5. On remarquera le secrétariat général, immeuble de bureaux défiguré par les Français, et surtout le bureau de poste, ancien siège de la Cie Woermann, dont plusieurs vues nous sont données.

Les Français pouvaient difficilement demeurer en reste avec leurs prédécesseurs allemands et Bonnecarrère fut, à partir de 1925, un grand bâtisseur : plusieurs de ses réalisations nous sont montrées au chapitre 6. On remarquera le nouveau palais de Justice et la direction des PTT, reflétant l’un et l’autre l’influence du style néo-mauresque courant dans les colonies françaises, de même que le bâtiment des Chargeurs-Réunis. On trouvera plusieurs vues du cours complémentaire, de la maternité et de l'église Saint Augustin d’Amoutivé.

Le chapitre 7 nous rappelle que les deux premières décennies du mandat français furent celles des grandes infrastructures : le wharf français avec son embranchement ferroviaire et ses grues, les scènes pittoresques de l’embarquement des passagers dans une nacelle, la centrale électrique et le château d’eau. 

La vie économique est traitée au chapitre 8 qui nous offre des vues intéressantes des grands établissements, notamment la Sté Générale du Golfe de Guinée SGGG, qui deviendra une des plus importantes entreprises du territoire avec la CFAO et la SCOA. L’agriculture péri-urbaine, l’artisanat et la pêche ne sont pas oubliés.

Avec le chapitre 9, nous abordons la vie religieuse. Le nombre de chrétiens était en croissance rapide à l’époque et plusieurs portraits d’ecclésiastiques nous sont donnés dont celui de Mgr. Jean Marie Cessou, premier vicaire apostolique français de Lomé. L’église évangélique, influente en pays evhé, n’est pas oubliée avec notamment des portraits des pasteurs Aku et Baéta, mais la communauté musulmane est réduite à la portion congrue p.238. Il est vrai que l’islam était encore peu implanté dans la ville sauf par quelques familles de commerçants originaires du nord du pays. La religion traditionnelle (animisme) qui forme le substrat culturel du pays, est illustrée par des statuettes de dieux lares et des portraits de féticheurs.

Last but not least les scènes de la vie quotidienne occupent le dixième et dernier chapitre. Elles nous permettent de voir vivre les Loméens, artisans, colporteurs, vendeuses de poisson fumé sur les marchés, gamins des rues, dans leur existence de chaque jour, comme dans leurs réjouissances familiales ou leurs manifestations sportives. Les grands notables formant la bourgeoisie autochtone, souvent issus de vieilles familles afro-brésiliennes, ne sont pas négligés pour autant.

Ce bel ouvrage sera indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce pays qui connut trois dominations coloniales et que Robert Cornevin a justement qualifié de « nation pilote ». Il vient nous rappeler que l’histoire s’enseigne aussi par les images et non seulement par les manuels.

Stéphane Richemond nous annonce un troisième volume qui traitera de la ville de Lomé pendant les trois décennies 1945-1975 et couvrira donc les années de la marche à l’indépendance. Nous l’attendons avec impatience…