Coloniser, pacifier, administrer, XIXe-XXIe siècles

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Ce livre rassemble vingt contributions au colloque « Les Administrations coloniales et la pacification XIXe-XXe siècle », tenu à l’Hôtel des Invalides et à l’École militaire sous le triple patronage de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), de l’Institut d’histoire du Temps Présent et de l’Institut stratégique de l’Armement et de la Défense. 

Certes, comme le reconnait Samia el-Mechat dans sa présentation, un tel colloque ne peut prétendre à l’exhaustivité. Le cadre géographique privilégie l’Afrique du Nord, l’Afrique noire et très partiellement l’Indochine. Si les expériences américaines aux Philippines, belge au Congo, britannique en Afrique du Sud, au Soudan, et dans le golfe Persique, espagnole au Sahara occidental, russe en Asie centrale, sont aussi évoquées, c’est la colonisation française qui est surtout étudiée. Quant au cadre chronologique, il s’étend bien de la fin du XIXe siècle à nos jours (guerre d’Indochine, récentes guerres d’Irak et d’Afghanistan), mais on ne trouve que quelques allusions à la guerre d’Algérie des Français et à la guerre du Vietnam des Américains. Il n’en reste pas moins une variété d’approches et de théâtres suffisante pour justifier pleinement l’ambition du titre.

Il n’est pas question ici de discuter la qualité des communications, qui toutes sont dues à des spécialistes des questions traitées, et font l’objet de développements denses et érudits. Les aspects de pacification coloniale, dont beaucoup sont peu connus (du côté français, les interventions au Togo et au Dahomey), certains aspects de doctrine (Pennequin, notamment) méritent qu’on s’y attarde. Certaines études militaires demanderaient plus de développements (le corps expéditionnaire français de 1943-1944 s’inspire d’une conquête du Maroc où l’artillerie a compté autant que les goums), mais suscitent aussi l’intérêt. On accordera aussi une attention spéciale aux contributions qui tentent de montrer en quoi les théories récentes de contre-insurrection prolongent les techniques plus coloniales de pacification, ce qu’on nomme aujourd’hui « transferts d’expériences ». 

Les conclusions, peu discutables, des communications soulignent l’ambigüité, à vrai dire peu nouvelle, puisque déjà vue par Tacite dans son célèbre ubi solitudinel faciunt, pacem appellant, du terme de « pacification ». Ces conclusions énumèrent aussi un nombre considérables d’erreurs commises : les espoirs vains placés dans des formules politico-militaires susceptibles de mettre fin aux dissidences ; la sous-estimation de la dimension politique, intérieure et extérieure, des conflits. Le recours même à l’histoire, s’il s’avère indispensable à toute approche « concrète », comme disent (ou disaient) les marxistes, n’a d’intérêt que s’il s’agit d’une histoire analytique, détaillée, interrogative, et non de quelques reconstructions schématiques, de troisième ou de quatrième main. 

Il n’empêche que nombre de formules coloniales ont été, au moins un temps, efficaces, et, si le rôle de la force est indéniable, on ne peut imaginer qu’elle ait pu agir seule. Il est nécessaire d’imaginer un consentement, au moins tacite et temporaire, à la loi du colonisateur, et celui-ci ne peut être cherché que dans les systèmes sociaux des contrées auxquelles s’appliqua la colonisation. Le besoin des sociétés coloniales, rurales pour l’immense majorité, de rechercher la sécurité, impossible sans la soumission au colonisateur, suffit le plus souvent à rendre compte de ce consentement, qui, bien sûr, voulut rarement signifier adhésion.

On peut regretter cependant que le colloque, plutôt que d’aborder une infinité d’approches, toutes également stimulantes, n’ait pas plutôt centré son intérêt sur un d’entre eux : il y aurait matière à un seul livre sur les aspects doctrinaux, un seul encore sur les tactiques de pacification, un autre sans doute sur les transferts, anciens ou contemporains. Une telle façon de faire aurait permis de publier, dans chaque cas, un ouvrage de référence, dont le livre présent fournit seulement l’esquisse.

On peut regretter aussi l’absence d’un index et d’une bibliographie d’ensemble, qui auraient conféré à l’ouvrage une plus grande facilité d’accès et de consultation. Il est malheureux que les éditeurs français ne s’imposent pas systématiquement cette formalité, à l’inverse de leurs confrères anglo-saxons.

Malgré cela, cet ouvrage mérite tout à fait d’être consulté par les spécialistes, et on ne peut qu’en recommander la lecture.