Liban : genèse d'une nation singulière

Recension rédigée par Christian Lochon


Nous avions eu l’occasion de recenser sur ces colonnes en 2007 un précédent ouvrage exceptionnel du Dr François Boustani consacré à La Circulation du sang entre Orient et Occident (Philippe Rey, 2007) qui avait remporté cette année-là le Prix Louis Marin. Ce médecin d’origine libanaise y montrait ses qualités d’historien curieux de détails qui expliquent les grands événements.

Ce nouvel ouvrage consacré à la genèse du Liban paraît « en cette année de centenaire de la création du Grand Liban, où le soulèvement du 17 octobre 2019 constitue une nouvelle illustration de la libanité (p.9) ». Ce territoire avait connu un statut politique distinct sous l’Empire ottoman avec l’émirat druze qui dura 326 ans de 1516 à 1842, dirigé par huit émirs de la dynastie Maan, puis, à partir de 1697, neuf émirs de la dynastie Chehab ; la Mutassarafiyya (préfecture) du Mont-Liban durera de 1862 à 1920, sous la direction d’un préfet ottoman chrétien et d’un parlement de 12 membres, 4 maronites, 3 druzes, 3 grecs-orthodoxes, 1 melkite, 1 sunnite, 1 chiite. Tout le destin du futur Liban du XXIe siècle nous est ainsi expliqué (p.12, 72-74). Pour Le Monde en 1975, le Liban est simplement de la taille du département de la Gironde avec ses 10 452 km2 (sic).

M. Boustani met en valeur le rôle de la communauté chrétienne maronite dans la formation de l’État libanais. Les maronites formaient au IV siècle une communauté établie dans la région d’Apamée autour de Saint-Maron mort vers 410 (p.31). Le Patriarche Pierre de Lahfed reconnaît la suprématie du Pape en 1150 ; son successeur Jérémie d’Amchit assiste au Concile de Latran. En 1215, l’Église maronite intègre l’Église de Rome. Les Mamelouks chasseront les chiites du Kesrouan que remplaceront les maronites venus du nord. (p.57). En 1584, le Collège Pontifical maronite est ouvert à Rome pour accueillir les religieux venant du Liban. En 1736, l’envoyé du Pape Yusef Assemani collecte des manuscrits et organise le synode de Loueïzé qui confie à chaque curé le soin d’ouvrir une école paroissiale. De 1842 à 1860 des troubles druzo-maronites éclatent. Napoléon III envoie en 1860 un corps expéditionnaire au Liban pour protéger les chrétiens. La province autonome du Mont-Liban souffrira de la famine entre 1914 et 1918 du fait du blocus imposé par les Ottomans et qui fera 240 000 victimes sur 415 000 habitants.

En 2011, les musulmans sont estimés à 1.951.669 (65,47% de la population) et les chrétiens, 1.024.037 (34,25%). L’assassinat du Premier Ministre sunnite Rafiq Hariri le 14 février 2005 contribuera à ce que les sunnites, déçus par les Alaouites de Damas et les Palestiniens d’Arafat, adhèrent plus à l’État libanais (p.416). Les chiites avaient devancé les sunnites sur les côtes libanaises mais ce n’est qu’en 1926 que le Mandat fera accepter en matière de droit personnel leur rite jaafarite (p.61). En 1973 l’imam Moussa Sadr, chiite iranien, crée le Mouvement des Déshérités dont la milice armée prend le nom de Amal qui se scindera en 1982 entre Amal etHezbollah.

Parler du Liban, c’est aussi parler de la France tant le rôle de celle-ci fut déterminant dans sa constitution, dit l’auteur (p.12.). La signature des Capitulations à partir de 1536 entre la France et l’Empire ottoman autorisera les congrégations religieuses françaises à ouvrir des établissements scolaires d’excellence. Au XIXe siècle, Carmes, Capucins, Franciscains, Lazaristes, Frères des Écoles chrétiennes ainsi que les Sœurs des Saints Cœurs, de la Charité, de Saint Joseph de l’Apparition, les Dames de Nazareth, de la Sainte Famille, enseigneront en français, en 1912, à 52.000 élèves libanais sur un total de 90.000 (p.115-116). En 1831, les Jésuites reviennent au Liban enseigner au séminaire maronite de Ghazir, noyau de la future Université Jésuite de Beyrouth qui ouvrira une Faculté de médecine et de pharmacie en 1889 et une Faculté de droit qui formera l’élite politique mandataire (p.111-114). Au Traité de Versailles, le gouvernement français soutient le Patriarche maronite Hoyek qui négocie une indépendance du Liban par rapport à la Syrie. Le Général Gouraud, Haut-Commissaire, proclamera l’État du Grand Liban le 1er septembre 2020. Les chrétiens représentent alors 53,73% de la population. En 1932, ils seront encore 50%. Aujourd’hui, ils représentent 33% de la population (p.281). L’auteur souligne que le régime mandataire (1921-1943) permettra de créer un État moderne en instituant le cadastre, la propriété immobilière sur base juridique, les infrastructures routières, portuaires aéroportuaires ainsi qu’un régime monétaire solide (p.361).

L’auteur a ainsi résumé l’histoire du Liban ; il va innover en nous donnant ses réflexions sur cette « nation singulière » et de là sur les conditions d’éveil d’une société civile arabe. L’identité libanaise ne peut se comprendre qu’à partir de l’histoire ottomane (p.147) car les Libanais passèrent de l’identité ottomane à l’identité libanaise en conservant les « millet » (p.151). Le Liban, dès sa création, a été une nation contractuelle entre différentes communautés (p.14).  Le Pacte National fut l’accord non inscrit dans la Constitution mais présenté au Parlement par Riyad Solh, Premier Ministre, le 8 novembre 1943, et qui harmonisa les relations interconfessionnelles en accordant aux communautés les plus nombreuses les trois postes les plus élevés de la République, la présidence de l’État aux maronites, du Parlement aux chiites, du Conseil aux sunnites. La création de l’État d’Israël en 1948 qui expulsa les citoyens palestiniens dont 130 000 se fixèrent au Liban ; la présence de Yasser Arafat en 1970 et la guerre civile (1975 à 1990) les fit contribuer à l’occupation par la Syrie de son voisin de 1975 à 2006 (p.415 et 420). Ce qui entraîna une émigration accrue de la communauté chrétienne. Heureusement, toutes les enquêtes sociologiques montrent aujourd’hui que les musulmans adhèrent dans leur grande majorité à l’entité libanaise (p.415). En juin 2004, le Manifeste de Beyrouth, baptisé Nouveau Pacte National remet en valeur la patrie libanaise : « 144 250 morts, 17415 disparus, 197.506 blessés : nous l’avons payé de l’exode de centaines de milliers de nos enfants ». (p.420).

Le Dr F. Boustani s’interroge sur les racines du monde sémite qui continuent à conditionner les comportements humains au Levant où l’individu s’efface devant le groupe, la femme devant l’homme et la raison devant la superstition religieuse. L’individu n’existe pas, défini par son appartenance à sa famille, à son clan (p.39-40). C’est ainsi que les régimes issus du nationalisme arabe imposèrent une culture monolithique au monde arabe, le vidant de ses minorités (p.375) et que, si 20% de la population des pays arabes au début du XXe siècle étaient chrétiens, ils n’en constituent plus aujourd’hui que 4% (p.375). Aussi, le rêve d’une union inspirée par le modèle européen passe par la séparation entre le religieux et le politique et l’instauration de régimes démocratiques (p.377).

L’auteur complète utilement la documentation qu’il nous livre avec un lexique politique libanais (p.17-19), un rappel des dates de la guerre civile libanaise (p.425-430), des repères chronologiques du Xe siècle à 2005 (p.431-438), et une bibliographie diversifiée (p.439-450).