Les Libertadors : l'émancipation de l'Amérique Latine, 1810-1830

Auteur Jean Descola
Editeur Tallandier
Date 2019
Pages 668
Sujets Amérique latine
1806-1830 (Guerres d'indépendance)
Cote In-12 2513 (MSS)
Recension rédigée par Patrick Forestier


Les « Libertadors » de Jean Descola, réédité en format de poche, reste l’un des meilleurs livres sur l’épopée des hommes qui ont changé le destin de l’humanité, en découvrant le nouveau monde il y a cinq siècles. Jusqu’à son décès en 1981, l’auteur a dédié sa vie à relater la saga de ces grands guerriers, ces hidalgos aventuriers qui ont conquis un continent avec l’épée. L’ouvrage consacré aux « Libertadors » concerne leurs descendants qui se sont rebellés contre la couronne. Pour l’écrivain-journaliste, « la libération et l’émancipation de l’Amérique espagnole se sont faites en vingt ans : depuis l’appel du curé Hidalgo jusqu’à la mort de Bolivar et l’« éclatement » de la Grande Colombie ». « J’appelle libertadors : les Créoles, Indiens, Métis, Zambos, Noirs et Mulâtres qui ont conçu, organisé, livré et gagné cette guerre. Chaque libertador -sauf Bolivar- a fait sa république. Toutes se sont soudées naturellement pour former l’actuelle Amérique du Sud » écrit Jean Descola. Pour lui, si ce continent est resté « sous le constant regard de l’Espagne, c’est la France -d’abord révolutionnaire puis impériale- qui, durant les quatre-vingt ans de sa guerre libératrice, lui a servi d’exemple et de modèle, pour le meilleur comme pour le pire ».

Des trois siècles d’or de l’empire espagnol, l’historien nous conte d’abord avec un souffle rare la Conquista. « Le miracle de la longévité de l’Empire espagnol tiens moins aux vertus de ses fondateurs qu’aux efficacités conjuguées d’un système colonial fondé sur un singulier mélange d’implacable autorité et de tolérance, d’ordre minutieux et d’improvisations locales » affirme l’auteur. Il raconte avec panache la guerre contre les Araucans, qui résistèrent d’abord aux Incas et contre qui, au sud du Chili, l’armée espagnole piétinera longtemps face aux guerriers de Toqui, le Vercingétorix indien. Du coup, pour mettre de l’ordre, la Casa de Contratacion veille rapidement à l’application des lois concernant le commerce avec l’Amérique et Ferdinand le Catholique crée à Madrid le Conseil royal des Indes. Jean Descola retrace les aventures de ces marins espagnols qui en cinquante ans développent le commerce en empruntant la même route : Canaries, Antilles, presqu’iles du Yucatan, Mexique, Amérique centrale, Équateur, Cordillère des Andes, Pérou, Chili, Bolivie, Paraguay, Uruguay, Argentine, puis l’Atlantique à nouveau, et les ports andalous. Ils ne sont pas les seuls à braver les dangers. « L’esprit messianique de l’Espagne a inspiré ses cohortes de moines note l’historien. L’Empire espagnol est convaincu partout de sa pérennité. Mieux encore, il se croit éternel ».

Les caravelles chargées d’or sont attaquées par les corsaires, qui réservent pour le roi une commission sur le butin. Plus tard, la règle change. On appelle flibustiers ceux qui emmènent à terre les bateaux espagnols capturés. L’île de la Tortue est l’un de leurs repaires le plus fameux. L’équipage partage suivant un contrat établi les cargaisons volées d’argent, de bois précieux, d’or ou de chocolat. Mais les nuages s’amoncellent souvent dans le ciel des colonies sud-américaines.

La Compagnie de Jésus, qui a prospéré pendant cent cinquante ans, tombe en disgrâce. Les pères jésuites nourrissent les esprits par le baptême, mais aussi, grâce au commerce, les bouches des familles nombreuses dont ils éduquent et soignent les enfants. Ils sont intégrés partout, à l’aise aussi bien dans les huttes que dans les palais. Une conspiration aux yeux de Charles III. L’historien nous raconte par le détail l’expulsion des jésuites du royaume, y compris d’outre-mer. En racontant les péripéties, nombreuses, de ces immenses colonies, Jean Descola tient le lecteur en haleine jusqu’à l’année 1808, où l’Empire espagnol commence à se disloquer alors qu’il s’étend de la Californie jusqu’au Cap Horn. « Soit vingt millions de kilomètres carrés pour dix-huit millions d’habitants, dont quatre millions de blancs, huit d’indiens, cinq de métis, un de noirs disséminés sur un territoire plus grand que l’Europe » qui abrite à peine quelques milliers de soldats rappelle l’historien. Les temps ont changé.

La révolution a éclaté en France. Même de l’autre côté de l’Océan, elle va faire des émules. Le précurseur sera un gentilhomme séducteur, fort en mathématiques et en langues vivantes, né à Caracas d’un père basque et d’une mère vénézuélienne. Il s’appelle Francisco de Miranda, un Don Quichotte, avec cette différence que celui-ci n’est pas fou. « Il a du feu sacré dans l’âme » dira de lui Bonaparte. Miranda est arrivé à Paris trois semaines après la prise de la Bastille. Il épouse la révolution et devient héros de Valmy. Commence l’épopée de ce premier libertador qui « crée le drapeau de l’armée colombienne dans la rade de Jacmel, non loin de San Salvador où, trois siècles plus tôt, Christophe Colomb avait planté la bannière des Rois Catholiques » écrit l’auteur qui nous emporte dans le maelström des batailles menées par ce théoricien de l’indépendance sud-américaine. Suit un autre destin entremêlé au premier : celui d’un autre Vénézuélien, créole. Simon Bolivar, fils du riche et puissant Don Juan Vicente, et de Dona Conception, qui avait vingt-sept ans de différence avec son mari, dont les aïeux basques avaient aimé jadis des femmes indiennes. L’intérêt du récit magnifique de Jean Descola, c’est qu’il alterne entre les grandes épopées politiques et militaires qui ont mené aux indépendances des pays d’Amérique du sud et celle, à hauteur d’homme, qui permet de vivre les us et coutumes de l’époque. Dans un récit souvent poétique, l’écrivain restitue avec brio les ambitions de ses héros, les trahisons qu’ils subissent, leurs amours et leurs foucades parfois contrariées. En fait, les échecs et les victoires de grands hommes au tempérament de feu qui ont marqué pour toujours l’histoire d’un continent.