La guerre d'Indochine : de l'Indochine française aux adieux à Saigon, 1940-1956

Auteur Ivan Cadeau
Editeur Taillandier
Date 2019
Pages 667
Sujets Guerre d'Indochine (1946-1954)
Vietnam

1945-1975
Cote In-12 2505 (MSS)
Recension rédigée par Jean Nemo


Cet ouvrage est déjà un peu ancien, puisqu’il constitue une réédition du même, paru en 2015. Il est peu probable, cependant, que la recherche historique sur « notre guerre d’Indochine » se soit réellement enrichie depuis quatre ans. Le lecteur pourra donc considérer qu’il a sous les yeux un document fondé sur des bases solides.

En revanche, il existe une très abondante bibliographie relative à l’Indochine précoloniale, coloniale, en lutte pour son indépendance et postcoloniale. Si les jeunes générations de notre pays n’ont probablement gardé aucun souvenir étayé de « notre guerre d’Indochine », la littérature historique fourmille d’écrits qui vont de rapports officiels (par exemple celui du général Ely ou celui du maréchal de Lattre de Tassigny, ou encore des rapports de parlementaires, sans compter ceux de Mendès-France en 1954), à des mémoires de combattants, parfois nostalgiques, plus souvent cruels, ceux des camps d’internement vietminh, ou à des séries d’articles (ceux notamment de Lucien Bodart et d’André Blanchet). Et à de véritables recherches d’historiens ou de géographes patentés, tels Paul Mus ou Pierre Gourou. Il a récemment été rendu compte d’un ouvrage collectif dirigé par Benoît de Tréglodé, paru en 2018, « Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours ». Il aborde, sous un angle différent, à peu près les mêmes questions que l’on retrouvera dans l’analyse de l’ouvrage ici sous revue.

Le commandant Cadeau, docteur en histoire, s’est spécialisé dans l’histoire des conflits armés (ceux des années 1945-1954) en Indochine et en Corée. Il est rédacteur en chef de la revue historique des armées. Il appartient à l’association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES). Son nom apparaît en bonne place dans la bibliographie ci-dessus à peine esquissée.

En dix chapitres, il part de « l’intermède japonais » pour aboutir aux « derniers feux » de la présence française en Extrême-Orient, en passant par les proclamations d’indépendance (la première du fait de l’empereur Bao Dai, la seconde du fait d’Ho-Chi-Minh), les tentatives de récupération des Thierry d’Argenlieu et autres de Lattre de Tassigny ou Navarre, le choix de la guerre de reconquête après l’échec des négociations menées par Jean Sainteny avec Ho-Chi-Minh, les erreurs d’appréciation du général de Gaulle…

On notera au passage, chapitre quatre (« Le choix de la guerre et l’échec de la pacification »), un relativement long développement sur deux officiers français, théoriciens de la guerre subversive et des méthodes à utiliser dans cette forme hors norme de conflit : Lacheroy, inventeur de la théorie des « hiérarchies parallèles » (celle de l’administration officielle et celle de la subversion, œuvrant en concurrence ) ; Nemo, « analysant les causes de l’insuccès français à combattre l’insurrection…explique que l’échec initial de la compréhension du milieu social et son désintérêt au cours des années de guerre expliquent pourquoi la population a basculé dans le camp vietminh ». Suivent deux ou trois pages relatant les analyses de cet officier et ses conclusions : « La pacification suppose une action de contre-propagande » adaptée à l’analyse des sociétés vietnamiennes.

Pour des raisons que l’on comprendra, l’auteur de la présente note de lecture est en mesure de compléter l’analyse d’Ivan Cadeau : pour le colonel Nemo, il était indispensable de bien comprendre qu’il faut combiner action politique et action de force, bonne connaissance de la ou des sociologies en présence. Il avait monté dans la région de Nam-Dinh, en 1953, une opération « Claude » et avait été très strict dans les ordres donnés à ses troupes : éviter toute bavure ou autres excès, bien traiter les populations et leurs notables, les prisonniers ; dans les documents saisis sur certains de ces prisonniers, il était relaté que pour une fois les Français se comportaient bien et que par conséquent, la plupart des villages avaient renvoyé les responsables que le Vietminh avaient placés chez eux. Donc, à la fois pragmatisme et bonne connaissance des milieux, « une formation humaniste dirigée vers des buts pratiques », nécessaires, ajoutées aux connaissances et pratiques purement militaires qui étaient trop souvent le seul bagage des militaires français – ou venus d’autres colonies.

Dans sa conclusion, l’auteur se montre sévère : il cite le général Navarre : « Les véritables raisons de la défaite d’Indochine sont politiques […] Du début à la fin, nos dirigeants n’ont jamais su ce qu’ils voulaient ou, s’ils le savaient, n’ont pas su l’affirmer. Ils n’ont jamais osé dire au Pays qu’il y avait la guerre en Indochine. Ils n’ont jamais su engager la Nation dans la guerre ni faire la paix ». Est-il utile de rappeler que ces non-dits étaient caractéristiques d’une IVème République dont les preuves d’impuissance et d’absence de vision géopolitique à long terme durèrent jusqu’à la guerre d’Algérie…

Il se trouve que, grand adolescent, l’auteur de la présente note de lecture a eu l’occasion d’entendre les récits et les condamnations de plusieurs officiers de tous âges et de tous grades. Récits rarement nostalgiques, plus souvent rudes à l’égard d’une Métropole incapable d’expliquer à ses militaires pourquoi ils se battaient, dans l’indifférence et l’incompréhension de leurs concitoyens. Récits parfois cruels pour ceux qui avaient connu les geôles de « rééducation » Viêt, où pontifiaient souvent des communistes français…guerre froide oblige.

On excusera ces commentaires personnels peut-être hors de propos dans une recension. Revenons donc à l’ouvrage sous revue.

La conclusion est sévère, comme il a été dit, dans ses débuts. Ivan Cadeau la poursuit en évoquant la régularisation des rapports franco-vietnamiens, le développement d’un tourisme français encore modeste.

Pourquoi 1956 marque-t-il la fin de la période couverte par l’ouvrage ? En fin de dernier chapitre, sont évoqués les étapes du retrait définitif du corps expéditionnaire d’Extrême-Orient de ses symboliques dernières bases, sous la pression des Vietnamiens et des « alliés » notamment américains, fin peu glorieuse de la présence française. Mais aussi l’arrivée en France dans des camps de fortune de quelques centaines d’anciens combattants vietnamiens supplétifs utilisés par la France. Prémonitoire des futurs supplétifs algériens ?

On excusera une dernière plus qu’anecdote : elle a longtemps marqué le colonel Nemo : les catholiques assez nombreux au Nord-Vietnam ont cherché par tous les moyens à fuir vers le sud. Une de leurs barques s’étant malheureusement échouée sur un banc de sable, il en fut averti et tenta de convaincre un navire militaire français au large d’envoyer des chaloupes recueillir les naufragés menacés par la marée montante. Refus du navire au motif des accords de Genève et noyade sous les yeux du peuple badaud rassemblé de deux ou trois dizaines de malheureux.

Terminons par quelques considérations plus analytiques : l’ouvrage est de fort bonne tenue, son appareil critique de fort bonne qualité. Le lecteur potentiel désireux de se remémorer une malheureuse et trop sanglante aventure de la décolonisation y trouvera l’essentiel de ce qu’il faut savoir et que ses parents feignirent trop longtemps d’ignorer ou ignorèrent de facto.

Un dernier souvenir personnel de l’âge à peine adulte : avoir assisté à une altercation entre deux bons bourgeois parisiens et deux officiers ayant échappé de justesse à Dien-Bien-Phu et à ses geôles. Les deux premiers prétendaient la guerre française d’Indochine inutile et anormalement coûteuse. Les deux seconds avaient connu les patrouilles dans des rizières infestées de moustiques et de bambous taillés en pointe pour transpercer les pieds des patrouilleurs, ils demandaient des comptes à ceux qui les avaient envoyés à ces combats.

Raison de plus pour remercier Ivan Cadeau de son ouvrage et inciter le lecteur potentiel à le lire. Non pour « se repentir » de l’indifférence d’autrefois aux hommes qu’on allait envoyer se faire tuer et tuer à leur tour. Mais pour réfléchir et comprendre les raisons profondes et historiquement bien fondées d’erreurs sans véritable issue, sinon la disparition de longue durée de toute influence française adaptée à une plus saine appréciation des enjeux contemporains.