Affronter le manque d'eau dans une métropole : le cas de Recife, Brésil

Recension rédigée par Jean Nemo


L’éditeur, bien nommé « Septentrion », rassemble cinq universités du nord de la France

Bien qu’appartenant à une collection baptisée « le regard sociologique », les neuf auteurs convoqués ne sont pas tous des sociologues ou des anthropologues, plusieurs d’entre eux étant des géochimistes et hydrogéologues. On notera qu’à ces auteurs, il convient d’ajouter les « coordinateurs » de l’ouvrage. Ils signent en effet plusieurs chapitres. Soit une douzaine de contributeurs, plusieurs signant deux ou trois chapitres.

On notera également que cet ouvrage est dédié à une mère récemment disparue qui suivit de près son élaboration. Soit une affaire de famille, cette notation n’ayant aucun caractère péjoratif.

Dans leur introduction, les trois « coordinateurs » annoncent, comme il est de coutume, les objectifs et le plan de l’ouvrage. Relevant que le cas de Recife est représentatif de bien d’autres situations (insuffisances d’approvisionnements, mauvaise qualité de l’eau des nappes accessibles…), ils entendent rendre compte d’une « approche intégrée », celle du projet « Coqueiral », propre à Recife, soit l’étude des problèmes de salinisation, de contamination, compliqués par questions de gestion municipale. Ce, en addition à des enquêtes de terrain menées par la plupart des auteurs, pendant plusieurs années.

Ils se disent orientés : soit « une perspective vers les sciences sociales », mais ils ont tenté « de faire tenir trois intentions conjointement : clarté du propos, dialogue entre disciplines et optique engagée de la recherche ». On reviendra sur le sens de cette « optique engagée ».

Pari tenu : en quatre parties et onze chapitres, les diverses contributions souvent écrites à plusieurs mains embrassent un vaste champ d’investigation.

La première partie rappelle les injustices sociales dont sont victimes bien des habitants de Recife, région métropolitaine frôlant les quatre millions de personnes, et les vulnérabilités environnementales (qualité discutable des couches d’eau souterraines).

 La seconde partie, clairement identifiée comme « une approche anthropologique », comporte, outre les chapitres de fonds, une introduction et une conclusion : la première décrit les choix méthodologiques de l’enquête (ne pas confondre la partie étudiée et le tout, ne pas se contenter d’une « simple illustration de statistiques existantes », « décrire au plus près les stratégies d’approvisionnement, de stockage et d’utilisation de l’eau »). La seconde rappelle les exercices auxquels étaient appelés des enfants de quartiers défavorisés, à propos d’illustrations montrant des scènes de gaspillage : « prégnance dans les imaginaires sociaux de représentations venues des catégories aisées », non généralisables à l’ensemble de la population.

La troisième partie est consacrée aux stratégies de prédation des acteurs publics et privés. Les premiers restent le plus souvent dans le domaine du déni, alors que dans d’autres domaines, le secteur dit privé (classes moyennes, souvent alliées aux couches supérieures des classes populaires), s’est pour d’autres causes montré agissant, il est en retrait ici. Mais il a su diversifier l’offre dans un contexte de pénuries. Le rédacteur unique des trois chapitres de cette partie, Paul Cary, examine les stratégies prédatrices de certains acteurs privés et l’évolution récente de l’entreprise publique concessionnaire. Avec des résultats contrastés, cette entreprise étant à la fois discréditée mais prospère économiquement. « Ce magma ou cet empilement d’agents aux logiques variées est en tout cas la condition nécessaire au maintien d’un relatif statu quo, tend la plupart du temps à satisfaire la demande, en la discriminant socialement, bien entendu».

La quatrième et dernière partie conclut à « une gouvernance problématique », d’abord parce que les enjeux locaux et régionaux s’entremêlent et ne sont pas forcément cohérents; ensuite parce que le ou les systèmes se transforment « sans révolution ».

Le trait commun à tous ces constats solidement établis est que dans tous les cas, ce sont les classes les plus populaires qui s’en sortent le moins bien : expulsions pour aménagements urbains nouveaux, elles sont en outre les principales victimes du réchauffement climatique. Lequel est donné par les auteurs comme bien établi. Même s’ils en décrivent les caractéristiques locales, la relation au phénomène global n’est guère qu’esquissé.

Sauf à établir la reconnaissance des phénomènes d’inégalités sociales et d’une évidente marginalisation des populations les plus défavorisées, cette étude/enquêtes suffit-elle à répondre à l’« optique engagée » mentionnée dans l’introduction ? Force est de répondre négativement, sauf à considérer que toute enquête rigoureuse scientifiquement et qui constate des exploitations de l’homme par l’homme et les inévitables « arrangements » dans ce contexte seraient de « l’engagement ». Alors que « clarté du propos, dialogue entre disciplines » sont bien réelles.

Cet ouvrage n’a rien d’une synthèse ou de conclusions généralisables. Rien de péjoratif dans cette appréciation : il s’agit d’un fort bon rapport d’enquête sur le terrain. Il combine une bonne exploitation des statistiques ou d’autres rapports existants et des vérifications faites sur le terrain. Dans un domaine essentiel du quotidien de chacun, l’approvisionnement en eau. Lequel pourrait sans doute être comparé à d’autres études dans des mégalopoles de même nature. Mais évidemment rien qui concerne d’autres domaines tout aussi essentiels sinon quotidiennement du moins sur les rapports de force et de domination sociaux, tels l’accès à l’enseignement.

À lire donc par tout lecteur intéressé à la fois par les méthodologies d’enquêtes et d’exploitations de données existantes, à propos de régions qui ne sont plus tout-à-fait du « Tiers-Monde ».

Quelques remarques d’ordre éditorial : la bibliographie est probablement plus que suffisante pour un lecteur généraliste qui souhaiterait approfondir ; l’iconographie au centre de l’ouvrage intéressante. Mais pratiquement pas d’autre appareil critique, hors notes de bas de page. Remarques « en passant », non destinées à décourager ledit lecteur généraliste.

Jean Nemo