Les Européens et les Antilles : XVIIe siècle-début XVIIIe siècle

Recension rédigée par Jean-Marie Breton


L’ouvrage publié sous la direction de Bernard Michon, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Nantes, entend retracer la présence et le parcours des Européens dans les Antilles, au XVIIè siècle jusqu’au début du XVIIIè ; et, à travers eux, les rivalités et les conflits qui y ont opposé les grandes puissances européennes en quête de maîtrise de riches territoires exotiques outre-Atlantique. Il reprend une partie des communications présentées à l’occasion d’une journée d’études organisée à Nantes, en février 2017, enrichies de contributions extérieures.

Il envisage successivement, en deux parties, d’une part la conquête et l’exploitation des îles antillaises, objets de convoitise des politiques de colonisation et terres d’affrontements économiques et militaires multiples, « asiles de tous les trafics », et prétextes à tous les abus ; d’autre part, la situation des colonies françaises, sous l’angle de leur mise en valeur, horizons lointains de travail asservi, de conflits de civilisations, et d’échanges spéculatifs, souvent déséquilibrés, entre colonies et ports métropolitains, entre capital foncier et servage, et entre les communautés qui les ont peuplées.

Ce serait une gageure, au-delà de ces fils conducteurs, de prétendre présenter ici une synthèse des divers travaux et réflexions qui nourrissent cet ouvrage. Ils constituent, au regard des nombreuses recherches consacrées à la Caraïbe durant la période considérée, autant d’apports certes ponctuels mais originaux à l’histoire aux multiples facettes de la colonisation de « l’Amérique » à l’aube du Siècle des Lumières.

Un premier constat met en évidence la diversité des conquérants du « Nouveau Monde », dans l’espace fermé de la mer des Caraïbes, conquérants dont la rivalité sinon la cupidité a marqué in situ les relations et nourri les antagonismes, au gré d’épisodes belliqueux faits de conquêtes et de reconquêtes, de guerres de course sans pitié et de trafics souvent illégaux, de batailles navales et de sièges terrestres, de politiques d’expansion et de stratégies d’enracinement. Français, Anglais, Espagnols, Néerlandais, Danois, presque toutes les puissances de l’Europe atlantique - Portugais exceptés -, soucieuses de la maîtrise des mers et de la constitution d’empires coloniaux, sont au rendez-vous. Les « Indes Occidentales » sont à la fois un gage de puissance, et, pour autant que l’on puisse s’y implanter, une opportunité de souveraineté, au-delà de frontières européennes parfois trop étroites pour enrichir les économies et pour contenir les ambitions. S’y côtoient les représentants d’une faune interlope, de résidents et d’immigrants, de loyalistes et de dissidents, de notables et de négociants, de représentants du pouvoir et d’aventuriers, à la conquête non pas du Far West mais - plus modestement sans doute dans la mémoire collective, mais avec une signification et une portée tout aussi déterminantes sinon plus pour l’Histoire - des West Indies.

L’étonnant est que ce melting pot instable et explosif ait pu prospérer, et permettre aux puissances européennes de régler certains de leurs comptes à l’aune du microcosme des Grandes et des Petites Antilles, entre Hispaniola et la Martinique, la Barbade et la Jamaïque, Sainte-Lucie et la Dominique, Curaçao et Antigua. Enrichissement des armateurs et des sociétés marchandes, versus désillusions et échecs des pionniers ; exploitation du bois, du tabac, de la canne à sucre et des épices par les plus fortunés, versus quête de nouveaux horizons et d’une nouvelle vie par les immigrants pauvres ; approvisionnement du commerce métropolitain, versus développement local endogène, etc : les défis sont nombreux, les péripéties multiples, les guerres récurrentes, les convoitises exacerbées, les droits élémentaires souvent bafoués ou ignorés.

Les Antilles auraient-elles été le " banc d’essai " des conflits à venir qui vont ensanglanter les champs de bataille de l’Europe post révolutionnaire ? Chacun y aura envoyé sa marine et ses troupes, ses défricheurs et ses savants, et, pour certains, ses esclaves. Guerres multipolaires et commerce triangulaire, tout cela est lié, même si tout cela se passe dans le chaudron de mers lointaines, dont les îles ne font pas toujours rêver ceux qui se battent aussi bien avec les hommes qu’avec la terre, pour la prospérité des ports, des notables, et du Roy, à l’aune d’une logistique coloniale prédatrice.

On parcourra avec intérêt et profit des exposés documentés, qui mêlent petites anecdotes et grande histoire, états des lieux et réflexions savantes. Ce sont là autant d’analyses auxquelles on saura gré de contribuer à améliorer les connaissances sur des lieux et des événements certes présents dans notre mémoire collective. Leur perception et l’appréciation que l’on en a ont en effet trop souvent été enrobés d’un halo d’approximations et de superficialité, accentué par l’éloignement géographique, et partiellement occultés par le flou pudique entretenu envers un pan de l’histoire de l’Europe qu’il convient de continuer à remettre en lumière et à démythifier. Cet ouvrage y apporte une incontestable contribution.

A l’époque de l’accentuation de la dénonciation des inégalités raciales, des discriminations ethniques, de la revendication des identités et des genres, et de la promotion des droits « humains » et non plus seulement des droits « de l’Homme », il revient au XXIe siècle d’assumer son passé, et de dévoiler sans réserve les réalités des colonies de plantation esclavagistes, réalités clairement expliquées, aussi dérangeant cela peut-il être pour certains, tout en étant dument resituées dans leur époque et dans leur contexte politique, économique, culturel et sociologique.